• SC 617

    Hildegarde de Bingen

    Opuscules monastiques
    Tome II. Sur la Règle de saint Benoît. Vie de saint Disibod. Solutions à trente-huit questions

    octobre 2021

    Texte latin repris de l’édition de Sr Maura Zátonyi, Pr. Mechthild Dreyer. — Traduction, notes et index par Sr Hildegarde Boemare.

    Révision assurée par Laurence Mellerin.
    ISBN : 9782204146586
    399 pages
    « L’inestimable fragrance d’un narcisse paradisiaque » : des œuvres à découvrir pour la première fois en français

    Présentation

    L’intérêt contemporain pour l’oeuvre de Hildegarde de Bingen (1098-1179) a laissé dans l’ombre sa vie monastique à l’école de saint Benoît. Sont réunis ici, en deux tomes, quatre opuscules qui reflètent sa conception du monachisme, enracinée dans la tradition et profondément originale dans son expression.

    Le Commentaire de la Règle de saint Benoît, un des rares du Moyen Âge, nous révèle une femme pratique, attachée à la valeur bénédictine de discretio (discernement, mesure), tandis que la Vie de saint Disibod nous entraîne dans une vaste fresque historique d’où ressort un idéal monastique à la fois contemplatif et actif. Quant aux Solutions à trente-huit questions, écrites à la fin de sa vie, elles témoignent de l’autorité qui lui était alors reconnue en matière d’exégèse.

    Les textes de ce volume, avec une première traduction française, sont proposés dans la version du Riesencodex, rédigé sous la supervision de l’abbesse elle-même.

    Sr Hildegarde Boemare (o.s.b.) est moniale à l’Abbaye de Pradines.
    Mechthild Dreyer est professeure de philosophie médiévale à l’Université Johannes Gutenberg de Mayence.
    Sr Maura Zátonyi (o.s.b.) est moniale à l’Abbaye Sainte-Hildegarde d’Eibingen, où elle dirige la St. Hildegard-Akademie.

    Le mot du directeur de Collection

    Pour la première fois, grâce à la collaboration de deux sœurs bénédictines, Hildegarde Boemare de l’abbaye de Pradines et Maura Zátonyi de l’abbaye d’Eibingen, la collection Sources Chrétiennes s’ouvre aux œuvres de Hildegarde de Bingen (1098-1179), élargissant ainsi le cercle très restreint de ses auteurs féminins – à ce jour, Égérie, Dhuoda, Claire d’Assise et Gertrude d’Helfta. Il ne s’agit pas dans ces deux volumes des œuvres visionnaires et poétiques les plus connues de la sainte, mais de quatre textes relativement brefs, peu diffusés, adressés à ses sœurs ou à d’autres communautés de moines : s’y mêlent réflexions sur la doctrine, témoignages des saints et louanges, qui nous donnent à voir sa conception de la vie monastique. Ils constituent une voie d’entrée très riche dans sa pensée car ils déploient, dans une foisonnante variété de genres littéraires, une sorte de compendium de ses thèmes de prédilection, tant exégétiques, théologiques que spirituels. Ils attestent aussi son rayonnement dans le monde monastique masculin, manifesté par la déférence de ceux qui s’adressent à elle, qu’elle inonde par son enseignement « de l’inestimable fragrance d’un narcisse paradisiaque » (Reg. Ben., p. 45).
    Dispersés dans les éditions modernes, c’est dans un unique manuscrit que nos textes apparaissent ensemble, tels que présentés ici : le Riesencodex, qui fait aujourd’hui l’objet d’un vaste projet d’édition numérique à Mayence et Darmstadt. Outre ses dimensions imposantes, ce manuscrit est remarquable car rédigé sans doute en grande partie du vivant même de Hildegarde, dans son monastère du Rupertsberg, en tout cas achevé quelques années seulement après sa mort : le Livre des Lettres qu’il contient y a été organisé selon un projet éditorial propre qui reflète les dernières volontés de la sainte. Les textes, inclus dans ces 282 lettres, sont ici restitués selon la logique voulue par Hildegarde : chacun d’eux est introduit par une lettre de demande, et ce sont ces paires qui constituent chaque œuvre. Ils ne sont pas donnés dans leur ordre chronologique, ni dans l’ordre de leur apparition dans le Riesencodex, mais selon la cohérence que les auteures des volumes ont eu le mérite de dégager : le Testament prophétique (SC 616) expose à de très proches l’idéal de la vie monastique ; le Commentaire de la Règle de saint Benoît (SC 617), texte fondamental dans la vie de Hildegarde, en montre la réalisation quotidienne et concrète ; la Vie de saint Disibod en illustre l’accomplissement dans une figure emblématique ; quant aux Solutions à trente-huit questions, elles redisent le nécessaire recours au « glaive de la Parole de Dieu ».
    Le Testament prophétique, œuvre la plus longue, est écrit à la demande du grand ami et secrétaire de Hildegarde, Volmar. Alors que, malade, elle sait que sa fin approche – nous ne sommes cependant qu’aux alentours de 1168 –, l’abbesse adresse à ses sœurs un condensé de ce qu’elle veut leur transmettre. À partir de textes composés avant 1170, elle constitue un ensemble au premier abord déroutant, où s’enchaînent lettres, considérations historiques, passages hymniques, commentaire théologique du Symbole Quicumque (faussement attribué à Athanase), éloge et vie de saint Rupert. À travers de grands tableaux de l’histoire du salut s’y déploie un idéal monastique à portée symbolique, marqué par celui de la virginité, omniprésent dans ses œuvres et fondé dans la théologie de la création : dans les vierges se reflète l’état prélapsaire de l’homme créé à l’image de Dieu, qui doit tendre vers sa perfection par sa relation au Christ, lui qui, par son Incarnation, renouvelle la Création. Les vierges, ermites et moines sont rapprochés des anges dans leur vocation contemplative, mais leur sont supérieurs, car si « l’ange tire sa vie de Dieu, l’homme est l’œuvre plénière de Dieu puisque Dieu agit toujours en lui (Test. proph. 7, p. 183). »
    Le Commentaire de la Règle de saint Benoît, rédigé avant 1163 à destination d’une communauté en crise, peut-être fictive, prend place dans le contexte de renouveau des interprétations de la Règle aux XIe-XIIe siècles. L’abbesse n’en aborde pas les chapitres les plus spirituels, mais se concentre sur les aspects pratiques : la nourriture et le vêtement, le temps de sommeil, la longueur et la composition des offices… Il s’agit pour elle de montrer comment la discretio, tout à la fois capacité de discernement et sens de la mesure, qui prend sa source en Dieu, se réalise dans la concrétude de la vie commune. Ce faisant, Hildegarde ne suit pas l’éducation ascétique rigoriste qu’elle a reçue dans son enfance, mais se situe nettement dans les débats de son temps en lui préférant l’équilibre de la modération et la liberté d’interprétation qu’incarnent saint Benoît et sa Règle. Benoît, « fils de la colombe » inspiré par l’Esprit Saint, « fut la fontaine scellée qui fit jaillir son enseignement dans la justesse de Dieu, car il fixa la fine pointe de l’enseignement ni trop haut ni trop bas, mais au milieu de la roue, de telle sorte que chacun, fort, faible ou infirme, puisse convenablement y boire selon sa capacité (Reg. Ben. 2, p. 53) ».
    La Vie de saint Disibod, rédigée en 1170, fait fortement écho à celle de saint Rupert incluse dans le Testament prophétique. Le second est le saint patron du monastère de femmes que Hildegarde a fondé vers 1150 sur le Rupertsberg ; le premier, Disibod, qui vécut au VIe siècle, est celui du monastère double où elle a fait ses débuts dans la vie monastique vers 1112, sur le Disibodenberg. Rupert comme Disibod expérimentent une vie érémitique inspirée des Vies des Pères du désert, d’abord itinérante – la pérégrination –, puis fortement ancrée dans le lieu où une communauté va naître autour d’eux. En effet, la communion spirituelle se traduit par l’attachement à un lieu concret, dont Hildegarde rapporte l’histoire sans craindre d’entrer dans les détails des fondations monastiques et de leurs vicissitudes : ses écrits reflètent bien les bouleversements de la vie monastique de son époque. Mais la réflexion théologique est toujours présente en arrière-plan : ainsi, l’ascension du Rupertsberg, comme celle du Disibodenberg, ont une symbolique spirituelle forte ; leur description les assimile au Paradis, avec leurs collines boisées et retirées, les cours d’eaux qui les parcourent – que les cartes des volumes aideront à se représenter. L’idéal de vie de ces saints, qui aspirent au repos en Dieu (quies), n’est cependant pas uniquement contemplatif, mais aussi caritatif : attentifs aux misères du monde, ils manifestent l’action de l’Esprit Saint dans la vie des hommes et attirent à eux par leur volonté bonne que « les désirs des hommes s’enflamment pour aimer, comme la rosée tombe sur le grain pour lui donner de la viridité (Test. proph. 49, p. 259) ». Mais les miracles qu’ils accomplissent sont toujours à rapporter à leur véritable source, la grâce de Dieu : quand les hommes l’oublient, ou qu’ils attendent trop de signes, les miracles cessent (Vit. Dis. 58, p. 215) ! Inscrites dans la longue histoire des saints qui commence dans l’Ancien Testament, les vies de Rupert et Disibod culminent dans l’« harmonie céleste » de la louange hymnique.
    Enfin, les Solutions, rédigées après 1176 et peut-être inachevées, sont un ensemble de réponses à trente-huit questions posées par les moines cisterciens du monastère de Villers. Hildegarde y pratique une « exégèse monastique imprégnée d’expérience visionnaire » (Introduction, p. 68). Ces questions abordent notamment des problèmes cosmologiques, à partir de textes de la Genèse, occasion pour Hildegarde de rappeler ses grandes réflexions sur l’harmonie des éléments, leur lien avec la vie spirituelle et la place de l’homme dans l’univers :

    « Depuis le chemin impétueux de l’éther supérieur à travers lequel est déployé le firmament, le son des éléments est joyeux et glorieux – de même que la voix symphoniale de l’esprit de l’homme est douce en sa vie –, puisque chaque élément possède un son propre, selon ce qui a été institué par Dieu ; et tous résonnent comme les sons des instruments à cordes, de la cithare, unis en un tout (Solut. 27, p. 319). »

    Reprenant l’idée hiéronymienne de l’homme père de famille dans la création (Vit. Dis. 59, p. 217), elle le montre devant y faire usage du libre arbitre, usage pensé à partir du paradigme de la chute des anges : entre « la crainte et l’amour, qu’il possède dans la connaissance du bien et du mal, il se conduit en tout lieu comme l’oiseau vole avec ses deux ailes (Vit. Dis. 60, p. 219) ». La forme n’est plus celle des commentaires patristiques, même si le principe des questions et réponses ne leur est pas étranger ; cependant Hildegarde ne procède pas du tout à la façon scolastique. Comme à son habitude, elle pense par analogies, associations d’idées, d’images ou d’expressions imagées, suivant l’inspiration que lui donne la méditation des Écritures dans la lectio divina.
    Dans tous ces textes, Hildegarde s’exprime avec une liberté de ton et une autorité impressionnantes. C’est qu’elle ne parle pas en son nom propre, mais à partir de ce que la « lumière vivante » (Scivias, Prot.) de la révélation lui a enseigné : « pauvre petite forme féminine », « qui ignore les règles littéraires, fut en mauvaise santé de l’enfance jusqu’à sa soixante-dixième année et n’a ni vu par les yeux de l’homme extérieur ni entendu par ses oreilles ce qui est écrit ici, mais qui l’a vu et entendu dans la seule connaissance intérieure de son âme » (Test. proph. 36, p. 235), elle définit sa voix comme prophétique. Toutefois, le travail approfondi de recherche du substrat de ses écrits, mené avec grande minutie par Sr Hildegarde Boemare, montre bien qu’elle disposait aussi d’une vaste culture biblique et patristique : certes non livresque, mais constituée par une réception orale, par l’imprégnation des Écritures et des lectures patristiques entendues dans la liturgie, au réfectoire, ….
    Son langage très imagé, qui associe constamment les différents sens, comme la vue et l’ouïe, conduit le lecteur de surprise en surprise : « la rationalité de l’homme résonne comme le feu dans le vent (Test. proph. 13, p. 199) » ; « l’ignominie, ennemie des vertus, se promène parmi [les hommes] sur un seul pied, semblable à un pied de canard (Vit. Dis. 19, p. 149) » ; le diable, omniprésent, « avale les âmes – comme l’homme la nourriture en son ventre –, quand en sa tromperie il les fait s’opposer à Dieu et à ses commandements (Solut. 31, p. 329) ». Ce langage lui permet aussi d’exprimer certaines hardiesses théologiques. Ainsi, dans l’histoire du salut, elle pousse très loin le parallèle entre Ève et Marie « salvatrice », « matière d’or », archétype de la virginité : « Ô Aurore, de ton ventre s’est levé le Soleil nouveau qui a lavé tous les crimes d’Ève et a apporté par toi une bénédiction plus grande que le mal qu’elle avait causé aux hommes (Test. proph. 96, p. 333) » ; « Ève avait conçu toutes larmes dans la douleur, tandis qu’en Marie a résonné la joie par la cithare et la symphonie (Test. proph. 72, p. 303) ». Cependant, devant son Fils, Marie s’efface. Elle est, comme chez Tertullien, le « rameau florissant » (Test. proph. 93, p. 325) qui a laissé pousser en elle la Fleur par excellence, ce « Fils de Dieu » qui, « traversant l’intimité de son sein, est sorti comme l’aurore » (Test. proph. 119, p. 367). Car c’est bien le mystère de l’Incarnation qui constitue le cœur de la théologie de Hildegarde, mystère à partir duquel elle explique même, curieusement, la procession de l’Esprit Saint : vie infusée en Marie, « comme le soleil pénètre chaque chose par ses rayons pour la réchauffer tout entière par sa chaleur, sans qu’elle en soit consumée pour autant (Test. proph. 9, p. 189) », l’Esprit « sort » au moment de l’incarnation du Fils. Le Christ lui-même l’explique par la voix de sa prophétesse :

    « Et l’Esprit Saint est sorti de lui, c’est-à-dire de mon Père, quand moi je suis descendu dans le sein de la Vierge, dont la chair ne fut pas blessée par la tromperie serpentine, et que j’ai revêtu une humanité conçue à partir d’elle par ce même Esprit Saint. En effet, l’Esprit Saint igné – lui qui est vie ignée, véritable embrasement et vie immuable dans l’éternité, et par lequel sont en outre mues invisiblement toutes les formes qui ont été formées par le Fils de Dieu – est sorti du Père dans la Vierge qui est une créature et il a embrasé son sein de son feu de telle sorte qu’elle-même, imprégnée par lui, fît naître sans père charnel le Verbe de Dieu par lequel toutes les créatures ont été faites (Solut. 23, p. 304-306). »

    Nul doute que cette pensée originale et stimulante saura éclairer les lecteurs de la collection, tout autant que « la lune et les étoiles » que sont les « maîtres et enseignants du peuple » (Test. proph. 32.34, p. 228-230) !

    Laurence Mellerin

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