• SC 510

    Sulpice Sévère

    Gallus
    Dialogues sur les "vertus" de saint Martin

    octobre 2006

    Introduction, texte critique, traduction et notes par Jacques Fontaine, avec la collaboration de Nicole Dupré.

    ISBN : 9782204083027
    380 pages
    Vers 404, on raconte encore les hauts faits de saint Martin.

    Présentation

    Dans cet ouvrage ayant « l'apparence d'un dialogue », et intitulé Gallus, du nom d'un des interlocuteurs, Sulpice Sévère s'attache à « établir d'abord la véracité de l'histoire » : celle des « miracles de saint Martin ». Car l'heure n'est plus à l'apologie et au panégyrique comme dans la Vie de Martin, mais à la polémique et parfois à l'invective : entre 397 et 404 – dates probables de publication des deux œuvres –, Martin a disparu, et ses disciples se heurtent à des difficultés croissantes.
    Dans le premier « livre », Postumien, un sympathisant des martiniens et un ami fidèle de Sulpice, raconte son pèlerinage en Égypte. Il rapporte aussi bien de savoureuses anecdotes sur les Pères du désert que le récit des luttes peu édifiantes entre moines et évêques à propos de l'origénisme à Alexandrie.
    Récits et polémiques, miracles et controverses alternent dans les deux « livres » suivants, rythmés seulement par des « intermèdes gaulois » où le dialogue reprend ses droits. Cette satura de thèmes et de tons s'avère souvent déconcertante, mais confère au livre une originalité littéraire incontestable.

     

    Le mot du directeur de Collection

    C'est à l'histoire du monachisme martinien que ressortit l'ouvrage de Sulpice Sévère, Gallus ou Dialogues sur les « vertus » de saint Martin (SC 510, 380 pages + 2 cartes), dont Jacques Fontaine, membre de l'Institut, donne aujourd'hui l'édition, après celle, magistrale, qu'il a procurée de la Vie de S. Martin (SC 133-135), il y a plus de trente-cinq ans. Ainsi s'achève également dans la Collection l'édition des œuvres complètes de Sulpice.
    Le Gallus, du nom d'un des personnages de cet ouvrage en forme de dialogue que Sulpice Sévère consacre, pour la seconde fois, à S. Martin de Tours, probablement dans les années 403-404, est d'une tonalité bien différente de celle de la Vita Martini, rédigée en 397. En quelques années, la situation du monachisme martinien en Gaule est devenue critique : l'ascétisme rigoureux des disciples de Martin, leur refus de toute activité autre que la prière et, de ce fait, leur indifférence aux questions économiques, ont mis en danger l'existence même de leurs communautés. Plus grave sans doute, cet ascétisme et leur choix d'un mode de vie évangélique les font se heurter aux clercs et aux évêques, auxquels ils reprochent non seulement leur goût des richesses ou du pouvoir, mais des manquements graves à leurs engagements ou à la morale chrétienne la plus élémentaire. Un tel rigorisme les fait assimiler par la hiérarchie gauloise aux disciples de Priscillien, exécuté à Trèves en 386, et considérer à leur tour comme des hérétiques. L'enthousiasme avec lequel Sulpice faisait dans la Vita l'apologie de Martin et de ses luttes victorieuses contre toutes les formes du mal le cède dans le Gallus à une sorte de découragement et de tristesse engendrés par le sentiment d'assister à ce que J. Fontaine nomme « le crépuscule de l'ascétisme martinien ». L'apologie de S. Martin n'a plus rien ici du panégyrique de la Vita, la polémique et parfois l'invective affleurent chez ces martiniens qui, par la plume de Sulpice, se font les défenseurs de la mémoire de leur fondateur et de leur propre idéal de vie monastique.
    L'ouvrage se présente comme un dialogue entre trois personnages, réunis dans la villa de Sulpice Sévère, sur son domaine aquitain de Primuliacum. Entourant Sulpice, deux autres martiniens : un aristocrate lettré et fortuné, Postumien, de retour d'un voyage en Orient, dont Sulpice lui demande de faire une relation détaillée, et un rhéteur, Gallus, peut-être issu de la Gaule du Nord, qui a donné son nom au dialogue, à la manière dont Cicéron donnait à ses dialogues philosophiques le nom d'un des principaux interlocuteurs. Postumien est le premier à prendre la parole, à l'invitation de Sulpice, et à faire le récit du voyage qui l'a conduit de Primuliacum à Alexandrie, après une brève escale à Carthage et une autre en Cyrénaïque, puis à Bethléem pour y rencontrer Jérôme, avant de gagner l'Égypte et la haute Thébaïde pour y visiter les moines et les ermites et se renseigner sur leur genre de vie. Postumien arrive à Alexandrie au plus fort de la querelle origéniste, qui oppose les moines à l'évêque Théophile. Il fournit sur ce conflit un témoignage qu'on peut rapprocher de celui de l'historien Socrate au livre VI de son Histoire ecclésiastique. Postumien désapprouve la condamnation sans appel d'Origène par Théophile d'Alexandrie et ses partisans, et l'acharnement qu'ils manifestent à l'égard des moines origénistes. On devine qu'il entrevoit une parenté entre leur attitude et celle des évêques gaulois à l'égard des « martiniens ». À la différence de Théophile et des évêques qui ont décrété « qu'on ne devait ni lire ni posséder des livres d'Origène » et qui « usent de leur pouvoir pour imposer de force, et même sans exception, la condamnation de tous les textes, orthodoxes aussi bien qu'hétérodoxes » de cet auteur, Postumien porte sur Origène, tenu « pour l'exégète le plus qualifié des Saintes écritures », un jugement beaucoup plus nuancé, proche de celui de Rufin d'Aquilée : il sait faire le départ entre les écrits qui lui paraissent tout à fait recevables et ceux où Origène semble s'être égaré. L'attitude même de Jérôme le surprend et le trouble : comment le même homme a-t-il pu dans un premier temps passer pour un sectateur d'Origène et être aujourd'hui le premier à condamner ses écrits ? L'admiration qu'il porte au moine et au savant de Bethléem n'en est pourtant pas affectée, car c'est auprès de lui qu'il se rend et séjourne pendant six mois avant de gagner la haute Thébaïde, « c'est-à-dire le fin fond de l'Égypte », pour vérifier ce qu'il avait entendu dire des moines et des ermites qui peuplaient « les solitudes du désert ». Une série d'anecdotes édifiantes et plus ou moins merveilleuses constitue presque toute la trame de ce « reportage ».
    Ce sont autant de vignettes ou de fioretti qui trouvent leurs correspondants dans la seconde partie du dialogue, celle où Gallus prend à son tour la parole pour montrer la supériorité des vertus morales et thaumaturgiques de Martin sur celles des moines d'Orient. Gallus répond ainsi à la demande adressée par Postumien à Sulpice Sévère de rapporter ceux des hauts faits de Martin, omis lors de la rédaction de la Vita, dont Postumien atteste la diffusion non seulement à Rome et à Carthage, mais dans tout l'Orient et jusque dans le désert égyptien.

    « Oui, que dire d'Alexandrie, où presque tout le monde le [l'ouvrage de Sulpice] connaît mieux que toi ? Il est passé par l'Égypte, la Nitrie, la Thébaïde et tous les royaumes de Memphis. Ce livre, j'ai vu de mes yeux qu'un ancien le lisait dans le désert. Et quand je lui ai dit que j'étais de tes intimes, aussi bien lui que nombre d'autres frères m'ont chargé de la mission impérative de te presser – si jamais j'atteignais notre pays de ton vivant – de compléter ce que, dans ton fameux livre, tu as expressément déclaré avoir passé sous silence sur les vertus du bienheureux » (I, 23).

    C'est donc Gallus qui, à la demande de Sulpice, se charge de donner cette « suite » à la Vita. Lui aussi juxtapose des épisodes attestant les « vertus » – vertus morales et pouvoirs thaumaturgiques – de saint Martin, qui font écho à celles des moines d'Égypte et les surpassent. Voilà la « geste » de Martin que pourra faire connaître Postumien en Italie, en Grèce et en Orient, au cours de la nouvelle mission de propagande martinienne dont il est chargé au terme de ces deux journées d'entretien qui tracent le cadre temporel du dialogue et semblent avoir déterminé originellement sa division en deux livres. La tripartition, héritée d'une tradition ancienne, a néanmoins été conservée par l'éditeur pour éviter de modifier la numérotation des chapitres de l'édition Halm (1866). Témoignage vivant, agrémenté d'anecdotes savoureuses, ces Dialogues sur les « vertus » de saint Martin constituent, au même titre que la Vita Martini, une pièce essentielle de l'histoire du monachisme martinien en Gaule, au Ve siècle, en regard du monachisme égyptien.

    Jean-Noël Guinot

    Œuvre(s) contenue(s) dans ce volume

    Le Gallus, du nom d’un des personnages de cet ouvrage en forme de dialogue que Sulpice Sévère consacre, pour la seconde fois, à saint Martin de Tours, probablement dans les années 403-404, est d’une tonalité bien différente de celle de la Vita Martini, rédigée en 397. En quelques années, la situation du monachisme martinien en Gaule est devenue critique : l’ascétisme rigoureux des disciples de Martin, leur refus de toute activité autre que la prière et, de ce fait, leur indifférence aux questions économiques, ont mis en danger l’existence même de leurs communautés. Plus grave sans doute, cet ascétisme et leur choix d’un mode de vie évangélique les font se heurter aux clercs et aux évêques, auxquels ils reprochent non seulement leur goût des richesses ou du pouvoir, mais des manquements graves à leurs engagements ou à la morale chrétienne la plus élémentaire. Un tel rigorisme les fait assimiler par la hiérarchie gauloise aux disciples de Priscillien, exécuté à Trèves en 386, et considérer à leur tour comme des hérétiques. L’enthousiasme avec lequel Sulpice faisait dans la Vita l’apologie de Martin le cède dans le Gallus à une sorte de découragement et de tristesse.

    Le volume donne une nouvelle édition critique du Gallus, basé sur l’édition critique de C. Halm (1866), enrichie des manuscrits découverts depuis. Comme pour la Vita Martini, il existe plusieurs familles de manuscrits, parmi lesquelles l’italienne – comportant les manuscrits les plus anciens – et la franque donnent parfois des leçons antagonistes. L’édition de J. Fontaine tente de démêler les problèmes textuels et critiques posés par l’édition des œuvres de Sulpice Sévère.

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    L’ouvrage se présente comme un dialogue entre Sulpice et deux autres martiniens : un aristocrate lettré et fortuné, Postumien, de retour d’un voyage en Orient, dont Sulpice lui demande de faire une relation détaillée, et un rhéteur, Gallus, qui a donné son nom au dialogue. Postumien est le premier à prendre la parole, à l’invitation de Sulpice, et à faire le récit du voyage qui l’a conduit de Primuliacum à Alexandrie, puis à Bethléem pour y rencontrer Jérôme, avant de gagner l’Égypte et la haute Thébaïde pour y visiter les moines et les ermites et se renseigner sur leur genre de vie. Postumien arrive à Alexandrie au plus fort de la querelle origéniste opposant les moines à l’évêque Théophile. Il désapprouve la condamnation sans appel d’Origène par Théophile d’Alexandrie et ses partisans, et l’acharnement qu’ils manifestent à l’égard des moines origénistes. On devine qu’il entrevoit une parenté entre leur attitude et celle des évêques gaulois à l’égard des « martiniens ». Il porte sur Origène, tenu « pour l’exégète le plus qualifié des Saintes Écritures », un jugement beaucoup plus nuancé, proche de celui de Rufin d’Aquilée. L’attitude de Jérôme le surprend et le trouble : comment le même homme a-t-il pu dans un premier temps passer pour un sectateur d’Origène et être aujourd’hui le premier à condamner ses écrits ? L’admiration qu’il porte au moine et au savant de Bethléem n’en est pourtant pas affectée, car c’est auprès de lui qu’il se rend et séjourne pendant six mois avant de gagner la haute Thébaïde, « c’est-à-dire le fin fond de lÉgypte », pour vérifier ce qu’il avait entendu dire des moines et des ermites qui peuplaient « les solitudes du désert ». Une série d’anecdotes constitue presque toute la trame de ce « reportage ». Ces vignettes trouvent leurs correspondants dans la seconde partie du dialogue, celle où Gallus prend à son tour la parole pour montrer la supériorité des vertus morales et thaumaturgiques de Martin sur celles des moines d’Orient. Gallus répond ainsi à la demande adressée par Postumien à Sulpice Sévère de rapporter ceux des hauts faits de Martin, omis lors de la rédaction de la Vita, dont Postumien atteste la diffusion non seulement à Rome et à Carthage, mais dans tout l’Orient et jusque dans le désert égyptien.

    C’est donc Gallus qui, à la demande de Sulpice, se charge de donner cette « suite » à la Vita. Lui aussi juxtapose des épisodes attestant les « vertus » – vertus morales et pouvoirs thaumaturgiques – de saint Martin, qui font écho à celles des moines d’Égypte et les surpassent. Voilà la « geste » de Martin que pourra faire connaître Postumien en Italie, en Grèce et en Orient, au cours de la nouvelle mission de propagande martinienne dont il est chargé au terme de ces deux journées d’entretien qui tracent le cadre temporel du dialogue et semblent avoir déterminé originellement sa division en deux livres. La tripartition, héritée d’une tradition ancienne, a néanmoins été conservée par l’éditeur pour éviter de modifier la numérotation des chapitres de l’édition Halm (1866). Témoignage vivant, agrémenté d’anecdotes savoureuses, ces Dialogues sur les « vertus » de saint Martin constituent, au même titre que la Vita Martini, une pièce essentielle de l’histoire du monachisme martinien en Gaule, au Ve siècle, en regard du monachisme égyptien.

    Extrait(s)

    (III, 10, 1-5, p. 325-327)

    Habitué à manger du poisson les jours de Pâques, Martin demande, un peu avant l’heure du repas, si l’on en disposait. Alors le diacre Caton, à qui incombait la gestion du monastère, étant lui-même expert en matière de pêche, assure que de tout le jour il n’a pas pris une seule pièce, et que les autres pêcheurs qui avaient l’habitude d’en vendre, n’avaient rien pu faire, eux non plus.  — « Va, lui dit-il, lance ton filet, la prise viendra ensuite … » Nous avions notre demeure tout près du fleuve, ainsi que l’a décrite Sulpice ici présent. Nous nous sommes tous avancés – car c’étaient jours de fête  – pour voir le pêcheur en action, en nous attendant tous avec espoir à ce que ne fussent point vaines les prochaines tentatives, destinées à attraper un poisson sur le conseil de Martin et à l’usage de Martin. Au premier lancer, le diacre tira de l’eau dans un minuscule filet un énorme saumon, et accourut tout joyeux au monastère[…]. C’était, en vérité, le disciple du Christ, rivalisant avec les miracles accomplis par le Sauveur, et que celui-ci avait donnés en exemple à ses saints : il manifestait en lui-même l’opération du Christ qui, glorifiant son saint en toutes circonstances, reportait sur un seul homme ses dons de grâces de toute sorte.

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