• SC 611

    Ambroise de Milan

    Élie et le jeûne

    décembre 2020

    Texte, introduction, traduction et notes par Aline Canellis

    Ouvrage publié avec le concours du Centre National du Livre.
    Révision assurée par Laurence Mellerin.
    ISBN : 9782204139786
    298 pages
    «On prend conscience de la force de sa fermeté avec le jeûne»: le carême, par Ambroise

    Présentation

    Au début du carême, sans doute vers 389, l’évêque de Milan prêche sur fond d’une crise économique et sociale dont il est un analyste très perspicace. De sa prédication, il tire ce petit traité en trompe-l’oeil : Élie, mentionné dans la lecture du jour, semble très vite « congédié » par l’orateur au profit d’un sujet plus directement pastoral, le jeûne. Dans ce texte d’architecture soignée, tout en crescendo, Ambroise développe une apologie du jeûne, pour mieux l’opposer à son antithèse, l’ebrietas, dont il brosse un tableau haut en couleurs. Le traité culmine dans une présentation du jeûne comme préparation à la vie céleste, propre à mener les catéchumènes au baptême lors de la fête de Pâques.
    Ce texte, ici donné dans une édition critique nouvelle, est un document de grande valeur pour la connaissance des pratiques ascétiques et de l’histoire sociale. Mais il intéressera aussi, par ses qualités littéraires, et notamment ses descriptions de la vie à Milan dans les milieux privilégiés, tout lecteur désireux de goûter la verve d’un écrivain de talent.

    Aline Canellis, professeur de langue et littérature latines à l’Université de Lyon (UJM - Saint-Étienne), est membre du laboratoire HiSoMA et de l’Académie Ambrosienne de Milan. Elle a édité en 2012 un colloque international consacré à la Correspondance d’Ambroise.

    Le mot du directeur de Collection

    Ce petit traité d’Ambroise, écrit entre 387 et 390, est une version remaniée de plusieurs homélies prêchées par l’évêque de Milan, mêlant exégèse et pastorale dans un texte ciselé pour l’écriture, tout en restant marqué par l’oralité. Les effets oratoires et procédés rhétoriques abondent : Ambroise s’adresse avec vigueur à son auditoire, par le « nous » collectif ou le « tu » exhortatif, par des questions rhétoriques, des exclamations, des dialogues fictifs. Il fait aussi œuvre de pédagogue, explicitant les passages délicats des Écritures qu’il convoque. Il n’hésite pas à recourir à des anecdotes comiques – les ivrognes sont ainsi comparés aux éléphants qui aspergent les cabaretiers pour exprimer leur mécontentement (§ 65) – ou à des évocations très pittoresques et réalistes. Ainsi, cette description des hommes ivres :
    « Ils sont sans voix, changent de couleur, ont des yeux de braise ; ils halètent en respirant par la bouche ; ils ont les narines qui frémissent… Souvent, ils enjambent les ombres comme des fossés. Pour eux la terre bouge : ils la voient soudain monter et descendre, comme si elle tournait. (…) Le bourdonnement dans leurs oreilles, c’est comme le grondement de la mer qui déferle et les rivages qui résonnent sous les déferlantes (§ 59-60). »
    Difficile à percevoir, l’architecture de l’ensemble est beaucoup plus travaillée que l’impression de disparate d’une première lecture pourrait le laisser croire : les § 1-40 font l’apologie du jeûne en période de carême ; les § 41-68 fustigent son antithèse, les addictions à la nourriture et à la boisson, et tout spécialement l’ivrognerie, celle des hommes tout comme celle, plus honteuse et licencieuse encore, des femmes ; les § 69-85 critiquent l’intempérance, en particulier la cupidité et la luxure, par contraste avec le jeûne. L’ensemble a une finalité bien affirmée : préparer les catéchumènes à la réception de leur baptême au jour de Pâques, point culminant de l’ascension quadragésimale.
    Comme à son habitude, Ambroise place sa réflexion sous l’égide d’un personnage biblique : après Jacob, figure de la vie heureuse (SC 534, paru en 2010), voici Élie, figure du jeûne. Le prophète a jeûné au désert, fait preuve de sobrietas dans son ascèse, et mérité ainsi de dominer les éléments et même la mort, puis de monter au ciel dans un char de feu. Il a de ce fait parcouru toutes les étapes de la vie chrétienne qui attendent les catéchumènes à qui Ambroise s’adresse, depuis le jeûne, prélude à une vie d’ascèse, jusqu’à la résurrection en Christ.
    Cependant la geste d’Élie n’occupe qu’une part infime du traité, même si son exemple imprègne l’ensemble. Ambroise recourt en effet à de nombreuses autres figures bibliques pour étayer son propos : Moïse, Élisée, les trois enfants hébreux et Daniel, Jean Baptiste et bien sûr le Christ lui-même, éprouvé au désert par le tentateur pour répondre par le jeûne au péché de gourmandise des premiers parents. Les modèles sont aussi féminins : les mères de Samson et de Samuel ont rendu possible l’existence et les vertus de leurs fils respectifs grâce à leur jeûne ; Judith et Esther ont sauvé leur peuple de la même manière. On voit à l’abondance de ces exemples qu’Ambroise a une conception du jeûne qui déborde la simple notion de privation de nourriture : la sobrietas engage tout l’être. La façon dont il déforme une citation de Mt 26, 41, devenu « Jeûnez et priez pour ne pas entrer en tentation », montre bien qu’il s’agit pour lui d’une forme de veille spirituelle. Bien plus, le jeûne permet de revenir à la plénitude de l’acte créateur de Dieu : en amont du péché, « le tout premier état du monde fut celui du jeûne ». La création de la nourriture, au sixième jour, marque la fin d’un processus de croissance et le début d’une phase de déclin. Mais par la sobrietas, l’homme peut retrouver son état de nature, la grâce de sa création à l’image et ressemblance de Dieu. Alors que les débauchés et les ivrognes se changent en bêtes et s’avilissent, ceux qui jeûnent, comme Jean Baptiste, transforment « la nature de leur corps d’homme », jusqu’à mener « la vie des anges ». La pensée de l’évêque de Milan est ici profondément originale : il va jusqu’à établir un lien causal entre la naissance de l’ébriété, en la personne de Noé – inventeur et victime du vin –, et l’existence de l’esclavage (§ 11). L’ivresse fait perdre à l’homme la juste conscience de sa nature, et donc la mesure de son rapport à Dieu : elle le conduit à s’asservir lui-même à ses désirs charnels, à devenir une créature « superflue », qui a perdu la vertu de tempérance ; mais elle conduit aussi ceux qui observent l’homme ivre à le mépriser et l’asservir à leur tour. L’engrenage qui conduit de l’avilissement intérieur à la violence d’une société inégalitaire est mis en place, le prolongement social de la réflexion théologique d’Ambroise affleure déjà.
    Cependant, à côté de cette « ébriété de la faute », il y a aussi une « ébriété de la grâce » (§ 61), celle que donne l’Esprit Saint à l’homme qui a retrouvé, par le jeûne, l’accord avec sa nature originelle. Initialement, la vigne a été créée pour réjouir l’homme, d’une joie corporelle en harmonie avec sa joie spirituelle ; de même, la mer a été créée pour sa subsistance, et non pour le commerce cupide. Le jeûne permet donc un retour à une proximité primitive avec le Dieu créateur, mais ce retour passe bien sûr par la rédemption du Christ : tout le traité d’Ambroise est bâti en crescendo, de l’exorde à la péroraison, de la préparation qu’est le carême jusqu’au baptême et à l’eucharistie de Pâques, pour définir le jeûne comme chemin de toute l’existence humaine, parcours de l’athlète dans le « stade spirituel » (§ 79) jusqu’à la récompense eschatologique. Le jeûne enveloppe l’âme, la met à l’abri du tentateur : il est « la mort de la faute, la fin des péchés » ; il permet à Moïse d’approcher Dieu au Sinaï sans danger et de recevoir la Loi ; « aliment du salut » (§ 22), « racine de la grâce », il fait parvenir l’homme à la sobria ebrietas que donne la coupe eucharistique, lui donne accès à la table mystique, celle où la nourriture des anges est de faire la volonté de Dieu : la « coupe qui enivre par la sobriété des mystères célestes se conquiert par la soif (§ 33) ». Élevant l’homme jusqu’au ciel de la glorification eschatologique, il est « substance et image du ciel ».
    Pour traiter son sujet, Ambroise recourt à des sources variées, dont il sait, par un remarquable travail d’assimilation, composer une synthèse toute personnelle : outre les Écritures dont il parsème son texte, qu’il s’agisse de citations explicites ou d’allusions, il utilise abondamment Basile de Césarée, à travers quatre de ses homélies (sur le jeûne, contre les ivrognes, et d’exhortation au saint baptême). Le traité de Tertullien sur le jeûne, mais surtout des sources grecques comme Philon et Origène, sont aussi à l’arrière-plan de sa rédaction. Quant aux auteurs païens, ils sont largement sollicités dans les descriptions hautes en couleur des ripailles de la société milanaise : la préparation du banquet des § 24-25 rappelle aussi bien le Satyricon de Pétrone que les comédies de Plaute ou les Satires de Juvénal :
    « Que l’intendant reste tranquille, lui qui, avant l’aube, tambourine à la porte d’autrui et qui, comme si la guerre menaçait, fait lever ceux qui dorment ! Tu le vois dans tous ses états, tu le sens à bout de souffle. C’est que, répond-il, mon maître reçoit ! Il cherche où se vend un vin meilleur, où se prépare une vulve de truie plus ferme, un foie plus tendre, un faisan plus dodu, un poisson plus frais ! »
    Au-delà du talent littéraire que son écrit révèle, Ambroise entend brosser un tableau très critique de la société inégalitaire dans laquelle il vit. Tout le traité se déroule sur fond d’une crise économique et sociale génératrice de multiples injustices qu’il dénonce sans relâche, ici comme dans le De Naboth par exemple. L’usure et la cupidité sont mises sur le même plan que l’ébriété : les commerçants qui utilisent la mer à mauvais escient manifestent une recherche de profit tout aussi addictive que la consommation de vin. L’ébriété des ivrognes, lointain reflet, déformé, de la sobre ivresse spirituelle, fait percevoir sur le mode de l’illusion quelque chose d’une société idéale, où tous les hommes seraient égaux, riches de tous leurs désirs assouvis. Sous l’emprise de l’alcool, « le pauvre ne le cède en rien au riche, vu qu’il ignore sa pauvreté » (§ 44). Quant au jeûne lui-même, il plaît à Dieu si, dans la veine évangélique, il n’est pas ostentatoire, mais surtout s’il « coupe » aussi « toutes les attaches de l’injustice » (§ 34).
    Signalons enfin que ce volume donne à lire le traité dans une édition critique à nouveaux frais : s’appuyant sur les manuscrits anciens déjà repérés et utilisés par les éditeurs précédents, Karl Schenkl en 1897, Sergio Zincone en 1976 et Francesco Gori en 1985, la présente édition ajoute des sondages effectués dans douze nouveaux manuscrits que ces éditeurs ne connaissaient pas, et intègre les leçons des principales éditions anciennes. Une vingtaine de variantes sont ainsi proposées.

    Laurence Mellerin

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