• SC 630

    Ambroise de Milan

    Sur la mort de Valentinien II

    octobre 2022

    Texte latin de Victoria Zimmerl-Panagl (CSEL 106). — Introduction par Guy Sabbah. — Traduction par Guy Sabbah et Jean-François Berthet. — Notes par Laurent Angliviel de la  Beaumelle, Guy Sabbah et Jean-François Berthet.

    Ouvrage publié avec le concours de la Fondation Saint-Irénée.
    Révision assurée par Isabelle Brunetière.
    ISBN : 9782204147507
    198 pages

    Un jeune empereur mort au seuil du baptême: assasinat ou suicide? Un défi pour Ambroise

    Présentation

    L’oraison funèbre de l’empereur Valentinien II (375-392) a été prononcée par Ambroise, évêque de Milan, en juillet/août 392, plus de deux mois après la mort du prince, le 15 mai 392 à Vienne (en Gaule), d’où il se disposait à passer en Italie.
    Des raisons politiques, mais surtout des relations personnelles, de respect filial chez l’un, d’affection paternelle chez l’autre, unissaient l’empereur, mort à 21 ans, et son prestigieux aîné. La mort brutale et inattendue de Valentinien avait soulevé la question du « genre de la mort » : assassinat ou suicide ? À cette question, qui aujourd’hui encore n’est pas tranchée, l’évêque se refusa, par prudence politique ou manque de certitude, à répondre, tout en s’efforçant de répliquer à ceux qui l’incriminaient pour cette mort. En tant que témoin le plus proche, le plus directement intéressé, il souhaite éviter de créer la division dans une cérémonie aussi solennelle. Tourmenté par le remords d’avoir tardé à conférer le baptême à Valentinien, il souligne l’importance du baptême de désir, tout en rappelant le sens chrétien de la mort comme étape vers la vie éternelle. Ambroise a ainsi donné à son discours la forme et le ton d’une prière, la Bible – notamment le Cantique des cantiques – prenant progressivement le pas sur la rhétorique classique et la poésie profane.

    Jean-François Berthet et Guy Sabbah ont enseigné le latin à l’Université Lumière-Lyon 2.
    Laurent Angliviel de la Beaumelle (1936-2019) a enseigné l’histoire ancienne à l’Université de Picardie.

    Le mot du directeur de Collection

    Par un heureux concours de circonstances, une autre oraison funèbre d’empereur est venue de manière concomitante dans notre planning : celle, plus personnelle, qu’Ambroise avait déjà prononcée en juillet/août 392 pour l’empereur Valentinien II (375-392), mort le 15 mai 392 à Vienne (en Gaule). Alors que courent des rumeurs – s’agissait-il d’un suicide ou d’un assassinat ? La question intrigue encore les historiens aujourd’hui –, l’évêque préfère louer le courage de celui qui, en allant affronter l’ennemi barbare, « aima mieux se mettre en péril » (§ 2, p. 75), sans préciser si le péril était militaire ou politique, et évoquer l’Église pleurant son enfant qui, sage comme le jeune Daniel, a pris le « joug » du Christ et qui, pénitent comme David, après avoir adhéré à l’arianisme a su corriger son « erreur ».
    Le pasteur parle ici en son nom propre, car Valentinien l’avait pris comme père spirituel et attendait qu’il lui confère le baptême. Celui qui semblait avoir trop tardé à le lui donner laisse transparaître son remords en même temps qu’il doit répondre aux reproches exprimés à ce sujet, y compris par les deux jeunes sœurs du prince, Justa et Grata. On comprend ici la vibrante défense qu’il fait alors du baptême de désir, sous la forme d’une solennelle supplique (§ 51-52, p. 139-141) :
    Mais j’entends dire que vous souffrez de ce qu’il n’ait pas reçu les sacrements du baptême. Dites-moi : qu’y a-t-il d’autre en nous sinon le vouloir, sinon la demande ? (…) Acquitte-toi donc, Père saint, pour ton serviteur, du présent que reçut Moïse parce qu’il le vit en esprit, que David gagna parce qu’il le connut par révélation. Acquitte-toi, dis-je, pour ton serviteur Valentinien, du présent qu’il a désiré (…). Celui qui eut ton esprit, comment n’a-t-il pas reçu ta grâce ?
    Tout dans la bouche de l’orateur est d’ailleurs devenu, littéralement, histoire sainte, Bible vivante, Écriture vécue. Commençant par des citations des Lamentations, il médite aussi notamment sur l’entrée au royaume des cieux du jeune roi, qui accomplit la Béatitude des pauvres en esprit (Mt 5, 3, cité au § 32), ou console les deux sœurs de Valentinien, comme si leur frère l’avait désigné lui-même comme leur père spirituel, à l’instar de Jésus sur la croix confiant Jean à Marie sa mère (Jn 19, 26-27, cité au § 39). De manière plus inattendue, à partir du § 58, dans un épilogue sans doute ajouté par Ambroise a posteriori, le prédicateur se fait exégète du Cantique des cantiques, déjà évoqué par lui à propos de l’Église aux § 6-8. Le défunt est en effet devenu pour lui l’incarnation à la fois du Bien-Aimé et de la Sulamite, celle qui s’élève, brillante, s’appuyant sur son frère (Ct 8, 5), Gratien, qu’il retrouve dans la vie éternelle.
    Laissant aux plus curieux le loisir de comparer les pages du Milanais à celles de Nil, nous souhaitons saluer ce 8e volume de Guy Sabbah dans la collection, qui là encore a su s’entourer de précieux amis, le regretté Laurent Angliviel de la Beaumelle, et son collègue de Lyon 2 et compère déjà pour le volume de Martin de Braga, Jean-François Berthet.

    Œuvre(s) contenue(s) dans ce volume

    L’oraison funèbre de l’empereur Valentinien II (375-392) a été prononcée par l’évêque Ambroise de Milan sans doute entre fin juillet et mi-août 392, dans le prolongement de la messe dominicale : le prince, âgé de vingt et un ans, venait de mourir dans des conditions obscures, par suicide ou par assassinat, le 15mai 392.

    C’est le premier exemple parvenu jusqu’à nous d’une oraison funèbre complète, prononcée en public, pour célébrer un empereur chrétien. Tant la messe que l’éloge funèbre étaient destinés à des publics divers : les fidèles et les prêtres de Milan, mais aussi des autorités, des officiels, les membres de la cour de Valentinien, tous ou presque tous chrétiens. Ce discours oral fut ensuite révisé et complété par Ambroise pour être édité dans ses œuvres.

    Bien que relevant de l’éloquence « démonstrative » ou épidictique, codifiée par l’ancienne rhétorique, la consolation est chez Ambroise fondamentalement chrétienne, par la citation régulière de passages ou de versets bibliques, par la prédominance de l’émotionnel sur le rationnel, et par l’usage systématique de l’exégèse allégorique (voir le commentaire du Ct dans l’épilogue). L’oraison dessine une sorte d’arc spirituel : partant de la souffrance de l’homme devant une mort brutale et prématurée, elle s’ouvre, après avoir affronté les vraies questions – la foi, la vie éternelle, le baptême – à l’espérance eschatologique, radieuse et confiante, en la vie éternelle, promesse du Nouveau Testament.

    Il existait entre le jeune empereur et le puissant évêque des relations de respect filial et d’affection paternelle. La question du baptême (nicéen) demandé par Valentinien, mais dont sa mort prématurée a empêché qu’il lui soit administré est au cœur de l’oraison. Cela conduit Ambroise à affirmer l’équivalente validité du baptême fondé sur le vouloir (uoluntas) et sur la demande (petitio), et du baptême rituel par l’eau. Un baptême solennel eût rendu, aux yeux de tous, le dernier des Valentiniens à l’orthodoxie nicéenne de son père Valentinien Ier et de son frère Gratien. À cet égard, l’oraison funèbre de Valentinien II a quelque chose d’une confession, d’un mea culpa de la part d’Ambroise.

    Extrait(s)

    76. Ayant donc embrassé son frère, il (= Gratien) a commencé à le conduire à sa demeure particulière et, parce qu’il s’était avancé plus loin par un pieux devoir, il a commencé à s’élever avec son frère, cherchant à faire croître là un plus grand amour entre lui et son frère, parce qu’avaient disparu les vices des hommes, jalousie et jactance, qui, chez la plupart, ont coutume de rendre vains les droits de la piété fraternelle.

    77. À leur vue, soit des anges, soit d’autres âmes s’enquièrent auprès de celles qui accompagnaient ces frères comme en les escortant et se mettant à leur service, disant : Quelle est celle-ci qui s’élève, brillante, s’appuyant sur son frère (Ct 8, 5) ? Et nous non plus, nous ne doutions pas des mérites de Valentinien, mais désormais croyons aussi, par les témoignages des anges, qu’il s’élève purifié, une fois nettoyée la tache du péché : sa foi l’a lavé et sa demande l’a consacré. Croyons, comme d’autres aussi le considèrent, qu’il monte du désert (Ct 8, 5), c’est-à-dire depuis ce lieu-ci aride et inculte, jusqu’à ces délectations-là émaillées de fleurs où, uni à son frère, il jouit du plaisir de la vie éternelle. (§§ 76-77, p. 165-167)

    Errata

    Page Localisation Texte concerné Correction Remarques
    36 n. 2, l. 11 Nec timeo mori L. F. Pizzolato – M. Rizzi (éd.), ‘Nec timeo mori’. Atti del Congresso internazionale di studi ambrosiani nel XVI centenario della morte di sant’Ambrogio, éd. coll. Studia Patristica Mediolanensia, 21, Milan 1998,  
    53 n. 1, l. 4 fondé fondé aussi  
    76 l. 9 ergo ergo  
    77 l. 9 donc donc  
    87 l. 8 plus pur, que plus pur que  
    164 l. 4 est es  

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