• SC 576

    Ambroise de Milan

    La fuite du siècle

    octobre 2015

    Introduction, texte critique, traduction et notes par Camille Gerzaguet.

    Ouvrage publié avec le concours du Centre National du Livre.
    Révision assurée par Isabelle Brunetière.
    ISBN : 9782204104647
    379 pages
    Une fuite ? Plutôt un voyage du mal vers le bien, selon la méditation de l'évêque de Milan.

    Présentation

    Publié sans doute dans les toutes dernières années d’Ambroise, le traité Sur la fuite du siècle est une méditation sur la fuite spirituelle loin du monde terrestre. Cette fuite répond à un idéal, l’aspiration de l’âme à s’élever vers Dieu. Elle emprunte des formes variées, de l’érémitisme à la fuite spirituelle en soi-même, en passant par l’appartenance à une communauté d’ascètes. Le traité d’Ambroise est le premier à aborder un thème spirituel majeur pour l’Occident, dont l’influence sur la vie chrétienne culmine au Moyen Âge dans les traités monastiques sur le « mépris du monde ». Ambroise puise dans des traditions intellectuelles diverses, de la philosophie platonicienne à l’exégèse allégorique du juif Philon d’Alexandrie, pour les refondre à la lumière de l’écriture.
    Le traité d’Ambroise trouve ici sa première édition critique depuis plus d’un siècle, fondée sur une large base manuscrite qui en renouvelle le texte. C’est aussi la première fois qu’il est traduit en français.

    Camille Gerzaguet, maître de conférences de langue et littérature latines à l’Université Paul Valéry Montpellier 3, a aussi publié, en collaboration, la lettre de Timothée Sur la Pâque (SC 604).

    Le mot du directeur de Collection

    Les traités médiévaux sur « le mépris du monde » sont légion ; nous sommes ici en présence du premier traité sur ce thème, mais il s’agit de « fuite » et non de mépris. Ambroise, évêque de Milan, a écrit ce traité vers la fin de sa vie, s’inspirant notamment du choix de vie monastique, très en faveur en son temps, qui pratique un retrait total, parfois spectaculaire, de la société des humains. Mais au-delà du choix de tel ou tel genre de vie, c’est à la fuite spirituelle en Dieu qu’invite Ambroise. Il y a, bien sûr, en ce traité, la face négative des choses : il dénonce dès le début la superficialité de la vie mondaine, la tyrannie des sens et du désir, qu’il faut résolument quitter. Il n’a pas de peine à puiser dans toute une tradition philosophique et exégétique, de Platon à Philon d’Alexandrie dont l’exégèse allégorique inspire largement la sienne, quand il interprète le sens caché des villes-refuges de Nombres 35 ou celui des déplacements dans la Bible. Il s’appuie en revanche directement sur l’Écriture quand, sans doute à l’encontre de la mentalité romaine, il défend le principe même de fuir, contre tout grief de lâcheté : il est bon de fuir une situation qui risque de mener au péché, ainsi Moïse devant Pharaon, Jacob devant Laban, David devant Saül… (4, 19). Et si l’élan vers Dieu du Psalmiste est longuement comparé au vol de l’oiseau (5, 29-31), c’est parce que la fuite en Dieu, loin d’être timorée, doit être rapide et résolue, pour que rien ne la freine.

    « Cette fuite ne connaît pas la peur qui glace, la mort qui fait trembler, l’inquiétude qui étreint, les heures perdues qui incitent à la licence… Elle réclame un voyageur de la vie céleste plein d’ardeur, un énergique combattant du royaume d’en haut. »

    La fuite du siècle est en effet voyage du mal au bien, allégement de tout ce qui pèse, argent, corps, désirs vains, tout ce qui encombre et empêche l’unique bien de prendre toute la place et d’ordonner notre vie en y apportant la joie. Qui cherche trouve, et le « fuyard » peut dire les mots du Psalmiste : Je me suis réfugié en toi, et je n’ai pas été trompé. Le dépouillement préalable en est le prix, la condition pour être libre et pour, tous faux liens dénoués, passer par la pâque du Christ, sur laquelle Ambroise achève son traité : le vieil homme a disparu, la ressemblance au Christ est retrouvée, la vie nouvelle peut commencer dans la grâce.
    Ce volume offre une nouvelle édition critique du texte latin, et sa première traduction en langue française.

    Bernard Meunier

    Œuvre(s) contenue(s) dans ce volume

    Au tournant des ive et ve siècles, la fuga saeculi répond à un idéal, l’aspiration de l’âme à s’élever vers Dieu, mais emprunte en Occident des formes variées : de l’érémitisme inspiré des modèles orientaux sous l’influence de la Vie de saint Antoine à la fuite spirituelle en soi-même, qui est élévation de l’âme à la rencontre de Dieu sans se retirer loin des hommes (c’est ce sens que lui donne Ambroise), en passant par des formes de vie communautaire menées à l’écart de la société – mais parfois aussi dans celle-ci – et guidées par les pratiques ascétiques. Chez Ambroise, la « fuite du siècle » consiste en l’expression d’un élan volontaire qui est à la fois aspiration de l’âme à la contemplation de Dieu et évitement des péchés occasionnés par les séductions du monde. L’effort continu, à mener en vue du Jugement et du Royaume à venir, requiert du croyant une vigilance permanente pour délaisser les biens matériels et s’attacher à Dieu, et plus exactement au Christ, dont le sacrifice a libéré l’homme du monde. La fuite est également une exigence et un enseignement des Écritures. L’œuvre s’ouvre en effet sur une assez longue exégèse allégorique des cités de refuge empruntée à Philon d’Alexandrie. Il s’agit en réalité de garantir l’origine biblique du thème de la fuite du siècle. De fait, si les philosophes, comme Platon et ses successeurs, ont eux aussi prôné une forme d’évasion du monde, c’est parce que, selon Ambroise, ils connaissaient l’Ancien Testament, dont ils ont déformé les enseignements. Cette théorie patristique bien connue du « larcin des Grecs » éclaire le contexte de publication du De fuga saeculi, à une époque où christianisme et philosophie sont à la fois complémentaires et concurrents. Cependant, pour Ambroise, il ne peut y avoir de syncrétisme, car il n’existe qu’une seule sagesse, celle des Écritures.

     

    Le De fuga saeculi a connu une ample diffusion au Moyen Âge dont témoignent encore aujourd’hui 86 manuscrits, copiés entre le début du ixe siècle et le xvie siècle. Pour la présente édition, tous les témoins antérieurs au milieu du xiie siècle, soit 30 manuscrits, ont été intégralement collationnés. Il existe une tradition unique, les erreurs remontent à un archétype, sans doute altéré très tôt. La tradition manuscrite se partage en deux familles, l’une appelée « française », l’autre « germano-italienne ». Le manuscrit L, demeuré jusqu’ici ignoré des éditeurs de textes ambrosiens, est à ce jour le plus ancien manuscrit ambrosien à avoir été copié à Milan même. Le texte a fait l’objet de neuf éditions principales entre 1491 et 1897 (Érasme, les Mauristes, Karl Schenkl dans le CSEL). La présente édition est la première à proposer un stemma codicum. Son utilisation a conduit à opérer un rééquilibre des rapports entre les manuscrits et à déterminer le choix de six témoins utiles à l’établissement du texte : AP et LFV1C.

     

    Exorde : pour ne pas être esclave des sensations du monde, savoir les fuir. Exégèse allégorique des villes-refuges (Nb 35) : ce sont des cités lévites car les lévites ont fui le monde pour avoir Dieu en héritage ; elles symbolisent la contemplation de Dieu ; en-deçà et au-delà du Jourdain elles signifient l’avancée spirituelle ; la mort du grand-prêtre représente la mort du Verbe dans l’âme. Les deux fuites de Jacob, comme toutes les fuites bibliques, sont une fuite des tentations vers la vertu, une fuite de la vanité et de l’aveuglement. Les mots de David qui parle de s’envoler dans les psaumes disent le désir de l’âme de s’élever vers Dieu : tout le vocabulaire du mouvement dans la Bible signifie la fuite de l’ombre et la quête de la lumière. C’est la malice du monde que l’on fuit, en connaissant le but : se tenir pur de tout lien qui alourdit, cacher sa vie en Dieu, avec la grâce du Christ, en se laissant guider. Le repos en Dieu donne tout ce que le monde ne donne pas ; là encore les exemples bibliques nous le montrent : ceux qui cherchent Dieu le trouvent, mais cela demande application et persévérance, car Dieu ne donne qu’à celui qui cherche ; celui-là s’abreuvera de la sagesse, mieux que Platon. Conclusion : il faut fuir le monde !

    Extrait(s)

    VI, 32 (SC 576, p. 255-257)

    Que celui qui fuit le fasse vite pour ne pas être arrêté, qu’il dépouille vite ce monde comme le peuple hébreu a dépouillé l’égypte. (…) Qu’il fuie non pas comme l’oisif au sabbat mais comme l’ouvrier au travail, non pas comme celui qui est devenu stérile lors des grands froids, mais comme celui qui est devenu fécond lors des moissons. C’est pourquoi il a été dit : Priez pour que votre fuite ne tombe pas en hiver, ni un sabbat (Mt 24, 20). La fuite est donc féconde en vertus, elle n’est pas stérile en mérites. Cette fuite ne connaît pas la peur qui glace, la mort qui fait trembler, l’inquiétude qui étreint, les heures perdues qui incitent à la licence, les fêtes qui appellent la débauche, la paresse qui engourdit, mais elle réclame un voyageur de la vie céleste plein d’ardeur, un énergique combattant du royaume d’en haut, un riche paysan qui engrange ses récoltes, et en les engrangeant les arrache.

    VII, 38 (SC 576, p. 267)

    « Voici en effet ce qu’est la fuite : connaître son but, s’alléger du siècle, s’alléger du corps, afin que désormais personne ne s’exalte vainement et ne refuse, dans l’enflure de sa pensée charnelle, de s’attacher à la tête, et afin que l’on ne dise pas de ce genre de personnes : Ils ont fui sans voir. Au contraire, la fuite loin d’ici, c’est mourir aux éléments de ce monde, cacher sa vie en Dieu, éviter les souillures, ne pas se souiller par les désirs, ignorer ce qui appartient à ce monde qui fait tomber sur nous la neige de chagrins de toute nature, qui, une fois rempli, se vide, et, une fois vidé, se remplit. Et toutes ces choses sans aucun avantage solide sont creuses et vides. Le riche est un homme mort qui ne possède rien, parce qu’il n’est pas riche en vue de Dieu, et c’est un insensé, parce que la sagesse, c’est honorer Dieu, et la science, c’est éviter le mal. »

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