Nom

P. Louis Doutreleau, s.j.

Date de naissance et de mort
1909 – 2005
Texte
Louis Doutreleau, s.j.

Sa régence le conduit à Beyrouth. À la demande du P. de Lubac, il traduit les Homélies sur la Genèse d’Origène. Il enseigne après sa démobilisation à Alger. Il va ensuite en Égypte comme professeur de lettres, où il saisit l’occasion qui s’offre à lui : 2000 feuillets de papyrus (qui reposaient depuis 1500 ans dans une grotte), copie d’œuvres inédites d’Origène et de son disciple Didyme l’Aveugle. Sur notre site internet, vous retrouverez. Le Père Louis Doutreleau a ensuite travaillé 44 ans à Sources Chrétiennes, jusqu’en 2002.

Texte

Discours de Jean-Noël Guinot lors de ses funérailles

Cher Père Doutreleau,

Au nom de l’Institut des Sources Chrétiennes, de tous les membres de notre équipe ici présents, en activité ou en retraite, de tous ceux qui auraient aimé être ce matin avec nous et qui en sont empêchés, au nom des chercheurs ou professeurs d’Université qui fréquentent l’Institut et vous y ont rencontré, au nom du Président de l’Association des Amis de Sources Chrétiennes, M. Bernard Yon, et en mon nom personnel, je voudrais brièvement vous exprimer notre commune et affectueuse reconnaissance.

Soyez remercié pour tout ce que vous avez fait, pendant tant d’années, pour le développement de l’Institut et le rayonnement de la collection Sources Chrétiennes, au service des Pères de l’ église ; pour l’aide que vous avez toujours si généreusement accordée aux chercheurs, débutants ou déjà confirmés, dont vous avez souvent patiemment révisé la traduction – dans plusieurs cas, ce « révisé » est un euphémisme ! –, guidé l’étude de la tradition manuscrite d’un texte ou la rédaction d’un apparat critique.

Chacun a pu apprécier alors la rigueur du savant, toujours modeste, que vous étiez, votre capacité à présenter clairement et sobrement une situation textuelle complexe, dussiez-vous pour cela récrire plusieurs fois une unité critique jusqu’au moment où tout serait dit de façon à la fois exacte et simple. Aux stagiaires que forme, cette semaine, l’Institut des Sources Chrétiennes à l’édition des textes anciens, nous rappellerons, entre autres choses, en pensant à ce que vous nous avez enseigné, que le meilleur apparat critique d’un texte n’est pas nécessairement celui qui est le plus long !

Pour nous, ce matin, membres de l’ équipe «  Sources Chrétiennes », c’est en quelque sorte notre dernière « Réunion de maison » avec vous. C’est vous qui, cette fois, l’avez convoquée et en avez tracé l’ordre du jour. Avec le désir de vous dire notre reconnaissance, nous sommes venus aussi rendre grâces avec vous, puisque désormais la dernière page du livre de votre vie terrestre est remplie – achevée – et que le « Bon à tirer » vous a été donné au lendemain de Pâques pour vivre en plénitude la vie en Christ. Comme d’habitude, lors de nos réunions de Maison , il convient de faire rapidement le point sur les publications.

Vous avez pris place sur la chaise en bois que vous revendiquiez, trouvant avec raison le skaï inconfortable, vous avez réglé avec préci­sion le volume de votre appareil auditif dernier cri, vous avez tiré de l’imprimante de votre ordinateur la page-bilan des travaux que vous aviez personnellement en charge, et vous la lancez sur la table. Il serait trop long de la lire dans le détail, car en vérité, vous êtes, parmi les col­laborateurs de la collection «  Sources Chrétiennes », l’un de ceux à qui l’on doit le plus grand nombre d’ouvrages. Contentons-nous de citer les noms de trois Pères dans la familiarité desquels vous avez vécu : Irénée de Lyon, tout d’abord, dont vous avez édité en dix volumes, en collaboration avec le Père Adelin Rousseau de l’abbaye d’Orval, en Belgique, le traité Contre les hérésies ; Origène, dont vous avez édité, en 1943, quand naissait la collection «  Sources Chrétiennes », les Homé­lies sur la Genèse, avec une préface du Père Henri de Lubac, et auquel vous avez consacré les dernières années de votre activité en éditant les Homélies sur les Nombres, en trois volumes – le dernier est paru en 2001, juste avant que vous vous retiriez à la Chauderaie, une fois la tâche accomplie ; Didyme l’Aveugle enfin, votre « homme », pourrait-on dire, cet héritier d’Origène, tiré des sables d’ Égypte où vous vous trou­viez peu après les découvertes de Toura, en 1941, et qui fit de vous un papyrologue reconnu. Vous avez successivement édité, dans «  Sources Chrétiennes », son Commentaire sur la prophétie de Zacharie, en trois volumes, puis ses Commentaires sur la Genèse, deux volumes en collabo­ration avec P. Nautin, puis son Traité du Saint-Esprit. Il faudrait y ajouter telle autre publication savante de Didyme dans une collection alle­mande et bien des volumes sur lesquels votre nom ne figure pas, mais dont nous sommes un certain nombre à savoir qu’ils vous doivent beaucoup.

Mais vous étiez aussi un savant soucieux de rendre plus largement accessibles les textes des Pères. Si la publication, en un seul volume, de la traduction du Contre les hérésies d’Irénée ne dispense pas de recourir aux dix volumes de Sources Chrétiennes, elle a permis d’atteindre un autre public que celui des lecteurs habituels de la Collection, et vous avez joué dans la réalisation de ce volume, plusieurs fois réimprimé maintenant, un rôle essentiel. C’est vous aussi qui avez eu l’idée de composer un petit volume de Mosaïques patristiques pour célébrer les cinquante ans de Sources Chrétiennes, mettant à contribution, en cette occasion, le talent de votre neveu Pierre Doutreleau.

A l’issue de cette réunion-bilan, laissez-nous vous raccompagner une dernière fois dans votre bureau. C’est là que j’aime à vous retrou­ver, moins souvent assis, les dernières années, devant votre table que devant votre ordinateur et ses constructions de plus en plus complexes ! Une chose est sûre, vous n’aviez pas peur de la nouveauté : vous avez été l’un des premiers à engager les membres de notre équipe à voir le bénéfice que l’on pouvait tirer des nouvelles techniques. Votre bureau était aussi un musée : aux murs on pouvait voir s’exprimer, d’exposition en exposition, la diversité du talent de votre neveu Pierre, le doctorat Honoris causa que vous avait conféré l’Université de Louvain ; on pouvait sortir d’un carton des lithographies et d’un autre les photographies des papyrus de Toura ; au mur s’étalait aussi une grande carte du delta du Rhône et de la Camargue, avec une épingle de couleur pour indiquer le lieu des réunions familiales auxquelles vous étiez fidèle et heureux de vous rendre tant que vous l’avez pu, dont vous nous parliez aussi, au point que nous avions l’impression de faire partie un peu de votre grande famille. C’est de votre origine méridio­nale et arlésienne que vous teniez cette manière souriante de parler, avec les mains aussi, et de conter. Les stagiaires réunis cette année à l’Institut n’auront pas la chance de vous entendre raconter, comme vous l’avez fait plusieurs fois, vos débuts de papyrologue au musée du Caire. Ils pourront lire ces souvenirs que vous avez finalement mis un jour par écrit (cf. Bulletins 84-85), mais nous serons les seuls désor­mais à entendre encore la voix et, si j’ose dire, le geste.

« Je suis le Père Doutreleau, je viens pour les papyrus », disiez-vous au gardien du musée du Caire, dans les années 40, pour qu’il vous laisse entrer et qu’on vous conduise en procession, deux gardiens devant vous, deux derrière, jusqu’à l’armoire où étaient conservés les précieux documents. Quand vous direz aujourd’hui : « Je suis le Père Doutreleau, je viens pour rencontrer Celui que j’ai cherché toute ma vie, en scrutant les écritures à la suite des Pères », vous aurez, j’en suis sûr, au moins trois gardiens bienveillants, Irénée, Origène et Didyme, pour vous conduire à Lui. Je ne doute pas que se joignent à la troupe le P. Claude Mondésert, le P. Marcel Borret et le P. Robert Boyer, bien d’autres compagnons, tous ceux que vous avez aimés et qui vous ont aimé. De cette rive où vous nous laissez, en passant « outre l’eau », selon l’étymologie que vous donniez de votre nom, je vous redis, au nom de l’Institut des Sources Chrétiennes, notre affectueuse reconnaissance.

Jean-Noël Guinot,
ancien directeur de l’Institut
et de la collection Sources Chrétiennes