Nom

P. Joseph Paramelle, s.j.,

Date de naissance et de mort
20 août 1925 – 27 novembre 2011
Texte
Joseph Paramelle

Le P. Joseph Paramelle, s.j., est décédé également à La Chauderaie, le 27 novembre 2011. Il était né à Bourg-en-Bresse, le 20 août 1925 et entré dans la Compagnie le 23 octobre 1952, après avoir réussi à l’ENS, démissionné et fait le séminaire des Carmes jusqu’à son ordination. Il a traduit et annoté dans Sources Chrétiennes les Hymnes et Catéchèses de Syméon le Nouveau Théologien et publié le Livre d’ heures du Sinaï. Bientôt paraîtra dans la collection son Euthérios de Tyane. Mais laissons la parole à son ami Paul Géhin qui l’a côtoyé pendant tant d’années à l’IRHT :

Le Père Paramelle a passé 35 ans de sa vie à la Section grecque de l’Institut de Recherche et d’Histoire des Textes (IRHT). Entré au CNRS en 1963, il a fait ses premières armes sous la direction de Marcel Richard, fondateur de ladite section, avant de lui succéder en 1974 ; il occupa ainsi pendant 15 ans la fonction de responsable de section. Un des moments forts fut le déménagement de l’avenue d’Iéna (16e ardt) au 52 rue du Cardinal-Lemoine (5e ardt) où la section grecque rejoignait le Centre de Civilisation et Histoire de Byzance et la Bibliothèque byzantine pour former au Collège de France un grand pôle scientifique byzantin. Le Père Paramelle était fier d’avoir supervisé lui-même la réorganisation des bureaux et pu offrir à ses collaborateurs des conditions de travail bien meilleures. La mise à la retraite a été un moment douloureux, car il estimait très sérieusement qu’à l’instar du pape le responsable de section ne pouvait ni se démettre ni être démis. Un grave accident fin 1989 rue de Grenelle allait cependant précipiter les choses et le contraindre à admettre qu’il avait un successeur. Il est encore resté à Paris jusqu’en 1998, année de son retour aux Sources Chrétiennes où il avait effectué un premier passage en 1960-1961.

Il a passé toutes ces années de recherche à parcourir les manuscrits grecs, surtout ceux qui transmettaient les œuvres des Pères de l’Église et des auteurs byzantins. C’était sa façon à lui de voyager ; il aimait flâner à travers cette littérature grecque tardive et emprunter tous les chemins de traverse qu’elle off rait. Il était attiré par la complexité et la difficulté ; il aimait les miscellanées, les florilèges, les farragos de toutes sortes, magma d’extraits variés, de préférence anonymes et mal datés, susceptibles de jeter un éclairage subit sur un auteur perdu ou un pan oublié de la littérature grecque. À une époque ancienne que je n’ai pas connue, il a beaucoup fréquenté le Département des manuscrits de la Bibliothèque nationale, et puis il s’est rabattu sur la filmothèque de l’IRHT qui comptait à son époque déjà un peu plus de 8000 manuscrits grecs photographiés. C’était son royaume, son paradis terrestre. L’auteur argentin aveugle Borges imaginait aussi le Paradis sous la forme d’une bibliothèque. Tous se souviennent de sa position si particulière devant son appareil de lecture, imposée par sa vue déficiente, sa frénésie à passer d’une bande de microfilm à l’autre, sa hâte à noircir des pages entières d’une écriture grecque dense, sans laisser de marge. Le Père Paramelle fut ainsi un grand copiste. La section était son scriptorium. Ce faisant, il trouvait une certaine paix, un remède au taedium vitae qui l’envahissait parfois, mais il mémorisait en même temps les textes qu’il copiait. Par la suite, tel un fin limier, il était capable de débusquer l’auteur rare, de flairer le texte inédit : quelques lignes lui suffisaient. Doué d’une mémoire prodigieuse qui ne lui avait rien laissé oublier des auteurs étudiés au lycée et en faculté, il récitait de longues tirades des poètes ; il pouvait aussi à l’évocation d’une simple cote de manuscrit (par exemple Parisinus graecus 1215) reconstruire en quelques instants tout un monde englouti, lui donner couleur, forme et vie, sans négliger de conserver quelques zones d’ombre ou de laisser planer un léger halo sur l’ensemble. Il aimait bien qu’un manuscrit conserve sa part de mystère et il n’était pas fait pour le travail de catalogage qui s’apparente trop sous certains aspects au travail d’un médecin-légiste. Il a toujours refusé de délimiter un champ propre de recherche qu’il aurait exploré méthodiquement ; il s’est intéressé à tout, à la patristique et aux querelles théologiques, à la littérature monastique, à l’hagiographie, à l’hymnographie, aux textes byzantins. Infatigable chercheur de textes, il a fait d’heureuses découvertes, comme ces dix pages d’un commentaire de Philon d’Alexandrie sur la Genèse qui était perdu en grec, mais conservé intégralement en traduction arménienne et dont Ambroise de Milan s’était servi pour composer deux de ses traités.

Quiconque dressera la bibliographie du Père Paramelle trouvera qu’elle n’est pas très étendue ; elle n’a rien à voir avec les bibliographies pléthoriques actuelles victimes de l’impératif publish or perish. D’ailleurs l’idée de devoir figer sa pensée dans l’imprimé le terrorisait toujours un peu, et les éditeurs ont dû ruser avec lui de bien des façons pour obtenir enfin le texte promis, et cela après de multiples reports, réécritures et repentirs. Le Père Paramelle avait les qualités d’un grand écrivain : c’était un amoureux de la langue française, un fin connaisseur des poètes, d’Homère aux poètes français des XIXe et XXe siècles, en passant par les Classiques du XVIIe. Tous ceux qui ont entretenu une correspondance avec lui ont pu apprécier la qualité de son écriture ; certaines de ses publications scientifiques sont aussi des exercices de style.

Copiste, écrivain, excellent traducteur, le Père Paramelle fut pour tous ceux qui l’ont côtoyé un maître bienveillant et généreux. On venait le consulter comme un oracle ; on le quittait toujours plus savant, rassuré et empli d’ardeur nouvelle. Plus que par l’écrit, c’est par la parole qu’il a exercé son magistère, aussi bien à la Section grecque qu’à la Ve section de l’École Pratique des Hautes Études (EPHE) où il fut directeur d’Études. Je me souviens encore du temps où un jeune hiéromoine russe faisait le siège de son bureau et parlait avec lui pendant des heures de saint Syméon le Nouveau Théologien. Le jeune homme a fait depuis son chemin. Le Père Paramelle avait bien quelques défauts. Il avait gardé de son enfance un côté espiègle et indiscipliné. Il était incapable de respecter certaines règles élémentaires de vie en communauté, de ranger son bureau, où les dossiers s’amoncelaient en désordre à même le sol, de remettre à la bonne place livres et microfilms, etc. C’était un original, à la ville comme dans sa communauté et avec ses collègues. Il avait parfois des audaces de langage à faire frémir les bien-pensants ou les dogmatiques. À côté de sa science immense et sûre, nous retenons aussi son exceptionnelle attention aux autres, aux plus humbles, aux gens différents de lui, aux étrangers. Les images maternelles étaient chez lui très présentes, que ce soit celle de sa mère, de la Terre nourricière, ou de la Vierge Marie Théotokos.

En guise de conclusion je voudrais citer le début d’une catéchèse baptismale qu’il avait retrouvée, éditée et traduite. Le prédicateur anonyme du Ve siècle y établit notamment un parallèle audacieux entre le sein virginal qui a enfanté Jésus et la piscine baptismale qui enfante les nouveaux chrétiens. Le lyrisme de l’auteur grec ancien est magnifiquement rendu par le traducteur français moderne :

« Dieu soit béni ! À nouveau nous sommes vainqueurs, à nouveau le diable est battu, à nouveau la bande des démons est couverte de honte, à nouveau l’armée du Christ s’ élargit, à nouveau le loup est dépouillé, à nouveau se multiplient les troupeaux du bon pasteur. Il est venu, le moment longtemps désiré du repentir ; elle a jailli, la lumière de ceux qui erraient ; il est arrivé (à bon terme), l’espoir de ceux qui trouvent le salut. Le port de la vie s’est fait accueillant, la salle de noces du salut a ouvert ses portes, la fête des épousailles est arrivée, le banquet mystique est servi aux croyants, la table spirituelle est dressée pour le festin ; déjà le breuvage de l’adoption filiale emplit le cratère, le veau gras est prêt pour l’abattage, les convives se dressent au banquet du Roi, le bain de la régénération a été préparé, la source immortelle bouillonne et déborde, l’eau du salut est maintenant toute proche, la jeune épouse baignée est unie au Christ, la Terre est invitée à la Piscine. »

Paul Géhin, ancien Responsable de la Section grecque de l'IRHT