• SC 91

    Anselme de Cantorbéry

    Pourquoi Dieu s'est fait homme

    Série des Textes Monastiques d'Occident XI
    décembre 1963

    Texte latin, introduction, bibliographie, traduction et notes par René Roques.

    Réimpression de la première édition revue et corrigée (2005)

    525 pages
    EAN/ISBN : 9782204079952

    Une démonstration rationnelle de l'impensable ? Vers l'an 1100, l'archevêque de Cantorbéry s'y risque.

    Présentation

    « Si vous ne croyez pas, vous ne comprendrez pas, dit le prophète Isaïe. La sainte Écriture nous exhorte clairement à porter l'effort de notre pensée vers l'intelligence... Je conçois l'intelligence dont nous jouissons en cette vie comme un moyen terme entre la foi et la vision... Je m'évertue, dans la mesure où la grâce d'en-haut daigne me l'accorder, à m'élever à l'intelligence des raisons de notre croyance... »

    Par une démarche comparable à celle tentée dans le Proslogion au sujet de la foi en Dieu, Anselme cherche à montrer que l'homme, destiné à l'immortalité bienheureuse, ne peut y atteindre que par la réalisation « de tout ce que nous croyons au sujet du Christ » (p. 199-201). C'est sous la forme d'un fervent dialogue que s'enchaînent les raisonnements de ce célèbre Cur Deus homo ? Anselme, abbé du Bec (1079), devenu archevêque de Cantorbéry (1093-1105), l'a achevé en 1098, durant l'exil que lui imposa l'inimitié du roi Guillaume le Roux.

     

    Le Chanoine René Roques (1900-1969), directeur d'études à l'École Pratique des Hautes Études, spécialiste de l'œuvre de Denys l'Aréopagite, a également contribué à l'édition de la Hiérarchie céleste (SC 58bis).

    Le mot du directeur de Collection

    Le traité d'Anselme de Cantorbéry, Pourquoi Dieu s'est fait homme (SC 91) est l'œuvre d'un évêque théologien, mystique de surcroît, mais autrement que Guillaume de Saint-Thierry : « Le logicien (Anselme) coupe ses raisonnements d'élévations vers Dieu ; le métaphysicien (Guillaume) infuse son amour en tous ses développements », écrit dom Hourlier en cherchant à mesurer la dette que Guillaume aurait pu contracter à l'égard d'Anselme, son aîné d'un siècle.

    Né à Aoste en 1033 ou 1034, Anselme quitte assez tôt sa patrie pour venir en France. Il gagne ensuite la Normandie et entre à vingt-sept ans à l'abbaye du Bec où il étudie sous la direction de Lanfranc, futur évêque de Cantorbéry. Devenu abbé du Bec en 1079, malgré son peu de goût pour l'exercice de l'autorité, il est bientôt appelé par Lanfranc en Angleterre, où il séjourne à plusieurs reprises, à la fois pour régler des affaires temporelles et exercer des tâches spirituelles. Aussi fut-il appelé à succéder à Lanfranc sur le siège de Cantorbéry, à la mort de ce dernier en 1089, en une période politiquement troublée. A cette époque, Guillaume le Roux, successeur de Guillaume le Conquérant, poursuit et aggrave la politique d'humiliation et de spoliation de l'Église, inaugurée par ses prédécesseurs. C'est pourtant le roi, malade, qui supplie Anselme de quitter son abbaye du Bec et de prendre possession du siège de Cantorbéry. Anselme n'accepte qu'en posant ses conditions, en 1093. Mais il entend se rendre à Rome auprès du pape légitime Urbain II, pour envisager avec lui la réforme de l'Église d'Angleterre. Le roi le laisse partir, mais il s'opposera à son retour. C'est au cours de ce premier « exil » en Italie qu'il rédige ce grand traité théologique. Cet exil se prolongera ensuite à Lyon, jusqu'à la mort de Guillaume le Roux. Anselme regagne alors l'Angleterre, en octobre 1100, à l'appel du roi Henri II Beauclerc. Mais ce dernier veut garder la main sur les investitures et s'oppose bien vite à Anselme ; il réussit pourtant à le convaincre d'aller à Rome pour obtenir du pape ce qu'il n'a pu obtenir par d'autres ambassades : c'est une ruse pour éloigner Anselme, qui connaît alors un second « exil ». Les difficultés du royaume provoquent une nouvelle fois son rappel : de retour à Cantorbéry en septembre 1106, Anselme meurt en avril 1109.

    Le traité est dédié au pape Urbain II. La préface nous apprend que l'ouvrage a été entrepris en Angleterre et achevé lors du premier séjour en Italie. Anselme en indique lui-même le plan et contenu :

    Conformément à la matière qui lui a donné corps, j'ai intitulé Pourquoi Dieu s'est fait homme, et je l'ai divisé en deux livres. Le premier contient les objections des infidèles qui rejettent la foi chrétienne parce qu'ils estiment qu'elle contredit la raison, et les réponses que leur opposent les fidèles. Faisant enfin abstraction du Christ, comme si rien n'était jamais advenu à son sujet, il prouve par des raisons nécessaires l'impossibilité pour tout homme d'être sauvé sans lui. Dans le second livre, par une méthode identique qui procède comme si on ne savait rien du Christ, on démontre selon des raisons et avec une vérité non moins évidentes que la nature humaine a été constituée à cette fin qu'un jour l'homme tout entier, c'est-à-dire dans son corps et dans son âme, pût jouir de l'immortalité bienheureuse ; qu'il est nécessaire que ce réalise pour l'homme ce pour quoi il a été fait, mais seulement par un homme-dieu ; et qu'il faut nécessairement que tout ce que nous croyons au sujet du Christ soit réalisé en effet.

    Il s'agit donc d'une démonstration rationnelle de la vérité chrétienne et de l'histoire du salut, dans laquelle les questions christologiques tiennent évidemment une place fondamentale. Pour la commodité de l'exposé et son « agrément », Anselme choisit la forme d'un dialogue avec un de ses disciples de l'abbaye du Bec, le moine Boson ; il procédera donc par questions et réponses.

    Jean-Noël Guinot

    Œuvre(s) contenue(s) dans ce volume

    Le traité Cur Deus homo, dédié au pape Urbain II, est l’un des textes majeurs de la théologie de la rédemption. Il a été terminé durant l’été 1098, mais le début de sa rédaction et sa conception remontent à des dates indéterminées. Le lieu est certain : c’est l’Angleterre de la fin du XIe siècle. Le traité est donc antérieur au départ d’Anselme à Rome, à la fin de l’année 1097. Il n’est pas impossible que l’idée même du traité remonte aux années d’enseignement d’Anselme à l’abbaye du Bec. Parmi les multiples interventions qui ont incité Anselme à écrire, celle de son disciple Boson, l’interlocuteur du dialogue, a sans doute joué un rôle. Cependant, Anselme avait fait ses preuves de philosophes et de théologien bien avant sa rencontre avant Boson, en 1088, et les exhortations de ce dernier ne sont pas l’essentiel de sa motivation.

    L’histoire du texte du Cur Deus homo est jalonnée de problèmes. L’œuvre a en effet été diffusée en plusieurs parties, et la disposition originelle des premières, les primae partes, divulguées prématurément, est perdue. La copie effectuée par Eadmer à l’abbaye du Bec en 1098 concerne très probablement un texte entier. En outre, d’aucuns ont vu dans un florilège attribué Anselme la trace de ces primae partes et en ont tiré argument pour postuler une double rédaction du traité, dont la forme publiée dans la présente édition représenterait l’état achevé. Cette hypothèse est aujourd’hui rejetée.

    Le texte latin édité dans ce volume celui de l’édition critique des Sancti Anselmi opera omnia (1946), auquel n’ont été apportées que trois modifications.

     

    Anselme indique lui-même le plan et le contenu de son traité :

    « Conformément à la matière qui lui a donné corps, je l’ai intitulé Pourquoi Dieu s'est fait homme, et je l'ai divisé en deux livres. Le premier contient les objections des infidèles qui rejettent la foi chrétienne parce qu'ils estiment qu'elle contredit la raison, et les réponses que leur opposent les fidèles. Faisant enfin abstraction du Christ, comme si rien n'était jamais advenu à son sujet, il prouve par des raisons nécessaires l'impossibilité pour tout homme d'être sauvé sans lui. Dans le second livre, par une méthode identique qui procède comme si on ne savait rien du Christ, on démontre selon des raisons et avec une vérité non moins évidentes que la nature humaine a été constituée à cette fin qu'un jour l'homme tout entier, c'est-à-dire dans son corps et dans son âme, pût jouir de l'immortalité bienheureuse ; qu'il est nécessaire que se réalise pour l'homme ce pour quoi il a été fait, mais seulement par un homme-dieu ; et qu'il faut nécessairement que tout ce que nous croyons au sujet du Christ soit réalisé en effet. »

    Il s'agit donc d'une démonstration rationnelle de la vérité chrétienne et de l'histoire du salut. La notion de « preuve » joue un grand rôle dans le traité. Anselme applique une méthode axiomatique, hypothético-déductive, qui part de propositions sur lesquelles tous se sont mis d’accord, et à partir desquelles tous les postulats doivent être prouvés. La raison est néanmoins subordonnée au « corps de la vérité ». Il s’en faut d’ailleurs de loin que les « raisons » triomphent, car elles ne peuvent pas rendre compte de tout ce qui dépasse l’homme, c’est-à-dire tout ce qui est transcendant. Anselme n’hésite pas à faire part de ses réticences, voire de ses scrupules, à aborder ce qui dépasse son intelligence, en particulier la personne du Christ.

    Les questions christologiques tiennent évidemment une place fondamentale. Anselme n’a nullement l’intention de trancher la question délicate de savoir si Dieu se serait incarné quoi qu’il fût arrivé ou s’il l’a fait uniquement pour racheter la chute originelle. Son objectif est de démontrer post eventum qu’il était absolument nécessaire que le Christ vienne pour acquitter la dette du péché de l’homme. Pour lui, seule la nature humaine est rachetable, et seuls des hommes doivent et peuvent remplacer les anges déchus au sein de la création immatérielle. L’archevêque de Cantorbéry cherche aussi à démontrer qu’il a fallu que Dieu passe par une démarche aussi humiliante que la mort sur la croix pour apporter le salut au monde.

    Pour la commodité de l'exposé et son « agrément », Anselme choisit la forme d'un dialogue avec un de ses disciples de l'abbaye du Bec, le moine Boson ; il procédera donc par questions et réponses.

    Extrait(s)

    (VIII, p. 241)

    Anselme – […] Nous affirmons bien sans aucune espèce d’hésitation que la nature divine est impassible et ne peut en aucune manière déchoir de sa haute majesté ni éprouver de la peine dans les tâches qu’elle se propose d’accomplir. Mais nous reconnaissons le Seigneur Jésus-Christ comme vrai Dieu et vrai homme, comme personne unique en deux natures, et comme deux natures en une seule personne. Aussi, quand nous disons que Dieu subit quelque humiliation ou quelque faiblesse, ne l’entendons-nous pas de la haute majesté de sa nature impassible, mais de la faiblesse de la nature humaine qu’il portait en lui : on ne peut donc trouve là aucune espèce de raison qui s’oppose à notre foi.

    Errata

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