• SC 614

    Évagre le Pontique

    Scholies aux Psaumes, tome I (Psaumes 1-70)

    mai 2021

    Introduction, édition princeps du texte grec, traduction et notes par Marie-Josèphe Rondeau, Paul Géhin, Matthieu Cassin.

    Ouvrage publié avec le concours du Centre National du Livre et de l'Œuvre d'Orient.
    Révision assurée par Yasmine Ech Chael.
    ISBN : 9782204141864
    780 pages
    Les Psaumes lus par le « philosophe du désert », dans la première édition intégrale des Scholies

    Présentation

    Découvertes à la fin des années 1950, les Scholies aux Psaumes bénéficient pour la première fois d’une édition critique complète et d’une traduction. Composées par Évagre le Pontique († 399) à une période intermédiaire de son activité littéraire, elles constituent le plus important de ses commentaires bibliques, par leur nombre – près de 1400 scholies – et par leur contenu spirituel et doctrinal exceptionnel. Le « philosophe du désert » y retrace l’itinéraire spirituel de chaque individu vers la connaissance de Dieu, mais aussi l’histoire globale de toutes les créatures et souligne le rôle central du Christ dans cette histoire. L’exégète interprète la totalité du Psautier grec, mais, comme à son habitude, de façon sélective, en choisissant tels versets, tels mots. Il témoigne ainsi de l’excellente connaissance du Psautier dans les milieux monastiques égyptiens, où il était connu par coeur et récité dans la cellule, en privé, pendant l’office de nuit appelé « petite synaxe ».

    Ce premier volume contient, avec l’introduction des deux tomes, le texte grec des scholies aux psaumes 1 à 70, accompagné d’une traduction française annotée.

    Marie-Josèphe Rondeau, professeur émérite à l’Université de Caen, a consacré sa thèse aux Commentaires patristiques du Psautier
    (IIIe-Ve siècles)
    et elle est l’auteur de la traduction française de la Vie de Constantin (SC 559).
    Paul Géhin, directeur de recherche émérite au CNRS (IRHT, Section grecque et de l’Orient chrétien) a publié plusieurs textes évagriens
    dans la Collection, seul (SC 340, 397, 514, 589), ou en collaboration avec Antoine et Claire Guillaumont (SC 438). Il poursuit maintenant
    l’édition des Lettres, des Képhalaia gnostica et des Skemmata.
    Matthieu Cassin, chargé de recherche au CNRS (IRHT, Section grecque et de l’Orient chrétien) et spécialiste de Grégoire de
    Nysse, a publié les Homélies sur le Notre Père de cet auteur, avec Christian Boudignon (SC 596). Il prépare maintenant l’édition du Contre Eunome III et des Homélies sur les Béatitudes du même auteur.

    Le mot du directeur de Collection

    C’est une édition princeps, et elle était attendue depuis plus de 60 ans : découvert à la fin des années 1950 par Marie-Josèphe Rondeau, le texte des Scholies aux Psaumes d’Évagre († 399) bénéficie ici pour la première fois, grâce à Paul Géhin et Matthieu Cassin, d’une édition critique complète, fondée sur tous les témoignages connus (19 manuscrits principaux) et rendant « globalement indiscutable » l’attribution au moine d’Égypte originaire du Pont.

    Conservés en grec souvent de façon fragmentaire, dans des compilations exégétiques appelées « chaînes », les ouvrages exégétiques d’Évagre – des raretés dans la littérature patristique – revêtent volontiers cette forme de scholies, brèves et ciselées (beaucoup ont une ou deux lignes, et la plus longue en comporte jusqu’à 24). Les Scholies aux Psaumes, qui sont antérieures aux Scholies aux Proverbes (SC 340), à l’Ecclésiaste (SC 397) et à Job, ont été composées vers le milieu de la production littéraire d’Évagre, après l’œuvre de jeunesse que constituent les Képhalaia gnostica et avant les Pensées (SC 438), les Skemmata et les Chapitres sur la Prière (SC 589). Elles représentent le plus important des commentaires évagriens, par leur ampleur (près de 1400 scholies) et leur valeur doctrinale et spirituelle. L’exégète commente tout le Psautier grec – dont le lecteur pourra apprécier ici la traduction –, mais en opérant une sélection : comme à son habitude, il ne commente pas le texte biblique de façon suivie, mais choisit à sa guise les mots ou les versets qui l’intéressent. Contrairement à Grégoire de Nysse et à d’autres, il ne retient pas les titres ou en-têtes des psaumes, ni ne prête attention aux différents auteurs (pas plus qu’aux circonstances historiques présumées), ni ne divise l’ensemble en groupes ; la partition des deux tomes dans Sources Chrétiennes, le tome I allant du psaume 1 au 70, le tome II du psaume 71 au 150, est de pure commodité ; Évagre ne fait pas non plus mention du psaume 151 qui est additionnel dans la Bible grecque. Le texte psalmique qu’il cite reste d’ailleurs difficile à établir, si bien que les éditeurs ont pris pour base, sauf exceptions signalées, celui de l’édition d’A. Rahlfs.

    Exégèse « éclatée » ou « atomique », ces scholies butinent çà et là, sans s’obliger à suivre rigoureusement le fil d’un psaume, mais leur ensemble ne manque certainement pas de cohérence. Elles dessinent en effet une vision cosmique des « natures raisonnables » (anges, démons, êtres humains), dans un drame de l’intellect, entre chute vers le monde sensible et ascension vers Dieu. Les psaumes de la vie « pratique » expriment ainsi la confrontation aux passions et aux « pensées », tandis que les hymnes de la vie « gnostique » louent Dieu, tout à la joie de la connaissance divine des êtres et de leurs raisons.

    Le lecteur fera sans doute sien le jugement formulé en introduction (p. 61) : « Le commentaire prend souvent l’aspect d’un catalogue d’équivalences entre un lexique réputé caractéristique de la Bible et les grandes notions morales et intellectuelles qui structurent le système évagrien ». À titre d’exemple, il risque d’être « cueilli » par ces premières lignes, si différentes de l’homélie de Basile sur le psaume 1, mais qui illustrent bien la spiritualité d’Évagre : «Bienheureux l’homme qui n’a pas cheminé dans le conseil des impies. Le conseil des impies est la pensée passionnée qui lie l’intellect aux choses sensibles. [...] La béatitude est l’impassibilité de l’âme avec la science véritable des êtres » (scholies 1-2 sur le Ps 1,1, t. I, p. 275).

    Maximes, définitions, syllogismes, parallèles bibliques, questions-réponses, emprunts littéraux à divers auteurs (Clément d’Alexandrie, Origène, Flavius Josèphe), proposition de plusieurs sens dans certains cas : la palette de l’exégète, que l’on pourrait qualifier de peintre pointilliste, est malgré tout assez variée. Son registre herméneutique est volontiers allégorique, surtout là où l’Écriture ne peut être prise au sens littéral ; il s’écrie ainsi, pour commenter Alors exulteront tous les bois de la forêt : « Quelles sortes de bois exulteront ? Qu’ils le disent, ceux qui refusent l’allégorie ! » (scholie 8 sur le Ps 95, 122, t. II, p. 207).

    Parce que son exégèse se situe à un niveau souvent métaphysique, le sens du paradoxe prend chez lui une tournure parfois très étonnante, et redouble d’une scholie à l’autre. D’un côté, il transpose le paradoxe du menteur en ces termes : « Tout homme est menteur (Ps 115, 2). Si David aussi est un homme, il est menteur. S’il est menteur, il ment en se disant menteur. S’il ment en se disant menteur, il n’est pas menteur, mais il est véridique. » Et il poursuit : « Si on abandonne le fait d’être homme, on n’est plus menteur, mais véridique. En effet le nom d’‘homme’ indique tantôt l’essence, tantôt la condition très mauvaise » (scholies 2 et 2bis sur le Ps 115, 22, t. II, p. 375-377) ; dans la scholie suivante, « Je ne craindrai pas ce que me fera l’homme. L’Écriture appelle ‘homme’ le diable, parce qu’un homme ennemi a semé l’ivraie par-dessus (Mt 13, 25). » Propos bien peu « humanistes » ! Ils trouvent leur pendant inverse dans une scholie précédente : « Tu feras périr tous ceux qui disent le mensonge. Si tout homme est menteur (Ps 115, 2) selon David, ce sont donc tous les hommes, selon cette parole, que le Seigneur fait périr, afin qu’après avoir laissé leur condition d’hommes, ils deviennent dieux » (scholie 3 sur le Ps 5, 7, t. I, p. 297). L’homme, diable ou dieu : à partir des usages bibliques, Évagre pose une redoutable alternative !

    Or c’est par le même type de procédé, consistant à transformer des substantifs en simples déterminants susceptibles d’évolution, qu’il montre ce qu’on pourrait appeler, au sens moral cette fois-ci, son humanisme. Face aux formules imprécatoires de certains psaumes, il écrit : « Qu’ils disparaissent de la terre, les pécheurs et les iniques, de façon à ne plus exister. Non pas pour qu’ils n’existent plus, mais pour qu’ils n’existent plus pécheurs » (scholie 26 sur le Ps 103, 35, t. II, p. 267) ; ou encore : « Car voici que tes ennemis périront. L’ennemi qui périt devient ami (cf. Pr 15, 28a), car Dieu a fait disparaître son inimitié » (scholie 5 sur le Ps 91, 10, t. II, p. 181).

    Il reste qu’Évagre déploie une anthropologie qui peut paraître angélique, sinon divine. En effet, « pour Évagre, il n’y a pas de différence de nature entre un homme et un ange ; seul le degré de science les distingue » (p. 131) : l’être humain qui ne veut pas rester un enfant unique et pauvre peut ainsi devenir « frère des saintes puissances et du Christ lui-même » (scholie 8 sur le Ps 24, 16, t. I, p. 449) et être appelé « christ » en « participant du Christ » (scholie 10 sur le Ps 104, 15, t. II, p. 273). Ce serait pourtant une lourde erreur de croire désincarnée la foi du « philosophe du désert », qui écrit : « Nous adorerons au lieu où se sont posés ses pieds. Nous adorons la chair du Sauveur non pas à cause de sa nature, mais parce que le Christ est en elle. Et la chair est adorable à cause du Christ, tandis que le Christ l’est à cause du Dieu Verbe qui est en lui » (scholie 5 sur le Ps 131, 7, t. II, p. 505-507).

    L’exégèse évagrienne met donc en œuvre une théologie qui, par certains aspects dont ces scholies ne sont pas complètement exemptes, a suscité la polémique, mais vise à dévoiler le sens divin des Psaumes. Comme bien d’autres avant ou après lui, l’exégète témoigne d’un vertige contemplatif : « Où cheminerais-je loin de ton esprit et loin de ta face, où fuirais-je ? Il n’y a pas de lieu où ne soient la science de Dieu et les raisons des êtres. Et en effet, si l’intellect fuit les corps, il tombera du moins sur leurs raisons ; s’il dépasse aussi ces dernières, il n’échappera pas en tout cas à la nature incorporelle, mais il verra en elle le créateur; si l’intellect surpasse aussi les raisons de la nature incorporelle, il verra encore la sainte Trinité, laquelle est science sans limite et sagesse essentielle » (scholie 3 sur le Ps 138, 7, t. II, p. 547).

    Sans limite ? En tout cas, ces deux volumes détiennent désormais le record de taille dans la collection, tutoyant chacun les 800 pages – et encore, la mise en page avait été entièrement refaite pour diminuer le total. Quel paradoxe pour ces brèves scholies ! Le tome II fournit une riche matière additionnelle : un appendice reproduit et traduit opportunément l’opuscule théologique 37 de Michel Psellos, lequel cite plusieurs scholies ; le copieux index biblique est complété par un index des sources, un index des citations et parallèles évagriens, ainsi que par un assez bref index des manuscrits cités ; plus volumineux enfin, tout en permettant une utilisation manuelle de l’ensemble, un tableau important signale en 11 colonnes pour chaque psaume et chaque scholie le témoignage de 9 témoins, avec attribution éventuelle.

    L’ampleur et la complexité de l’ensemble se veulent à la mesure de l’ambition : publier une édition de référence, et même une édition qui fera date.

    Guillaume Bady

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