• SC 613

    Grégoire de Nysse

    Homélies sur le Cantique des cantiques, tome I. Homélies I-V

    janvier 2021

    Texte grec de H. Langerbeck (GNO VI). —Traduction par Mariette Canévet. — Introduction et notes par Mariette Canévet et Françoise Vinel.

    Ouvrage publié avec le concours du Centre National du Livre et de l'Œuvre d'Orient.
    Révision assurée par Guillaume BadyJean Reynard.
    ISBN : 9782204140348
    399 pages
    "De commencement en commencement", la pensée d'un progrès infini en Dieu, par le "fondateur de la mystique chrétienne"

    Présentation

    Les Homélies sur le Cantique des Cantiques comptent peut-être parmi les pages les plus remarquables de la littérature patristique. Après Origène, elles livrent la fine pointe de la spiritualité chrétienne inspirée par ce chant biblique au plus intime de la relation à Dieu. L’épouse du Cantique représente pour l’exégète, au sein de l’Église, l’âme du chrétien, appelée à un progrès infini, « de commencement en commencement », vers un Dieu infini. Ce faisant, le Cappadocien ne fait pas seulement oeuvre d’exégète, il jette les fondements philosophiques et théologiques de la mystique chrétienne ; il ne donne pas seulement sa légitimité religieuse à un livre « érotique », il exprime et formule le changement décisif que le christianisme opère dans le rapport au temps, au divin et à soi‑même.

    Même si elles s’arrêtent au verset 9 du chapitre 6, les 15 homélies, réécrites dans les années 390 après avoir été prononcées en assemblée, semblent constituer un tout achevé. Les cinq premières (jusqu’à Ct 2, 17), précédées d’un prologue général, marquent une première étape dans la progression spirituelle de l’épouse, figure de l’âme et de l’Église, une étape de purification des passions et de croissance dans le désir de voir l’Époux.

    Mariette Canevet (Université de Strasbourg) se consacre depuis sa première traduction d’extraits des Homélies sur le Cantique des Cantiques (La colombe et la ténèbre, Paris 1967) et sa thèse sur L’herméneutique biblique de Grégoire de Nysse (Paris 1983), à l’étude de ce Père cappadocien. Elle a aussi publié : Philon d’Alexandrie : maître spirituel, Paris 2009, et Le discernement spirituel, Paris 2014.
    Françoise Vinel (Université de Strasbourg) travaille conjointement sur la Septante et sur les Pères grecs. Elle a publié le volume Ecclésiaste dans la collection de la Bible d’Alexandrie et, dans les Sources Chrétiennes, les Homélies sur l’Ecclésiaste de Grégoire de Nysse (SC 416) et les Questions à Thalassios de Maxime le Confesseur (SC 529, 554, 569).

    Le mot du directeur de Collection

    « Entrons [...] maintenant dans le Saint des saints, c’est-à-dire le Cantique des cantiques », guidé par Grégoire de Nysse qui continue ainsi : « de même que ‘saint des saints’ nous enseigne par cette expression superlative une certaine surabondance et intensité de sainteté, de même le Verbe sublime promet de nous enseigner par l’expression ‘cantique des cantiques’ les mystères des mystères » (Hom. I, 6, p. 149).

    Dignes de cette annonce, les Homélies, rédigées entre 386 et 394, comptent parmi les pages les plus sublimes de la littérature patristique. Précédées d’un Prologue, les quinze sermons, prononcés en assemblée avant d’être retravaillés par écrit, commentent presque chaque mot du Cantique jusqu’au chapitre 6, verset 9, dans une lecture spirituelle d’une richesse extraordinaire.

    Sur la base du texte des Gregorii Nysseni Opera établi par H. Langerbeck en 1960 (ici reproduit avec quelques modifications), Mariette Canévet, aidée de Françoise Vinel, introduit, traduit et annote l’ensemble. Trois tomes sont prévus. Le premier, n° 613 de la collection (et 18de Grégoire de Nysse à y paraître), comprend le Prologue et les Homélies I à V, qui vont du début du livre au chapitre 2, verset 17, avec l’introduction portant sur l’ensemble des Homélies. Celle-ci fait le point sur le contexte historique, les anciens commentaires juifs et chrétiens du Cantique, la postérité des Homélies de Grégoire, leur composition, leur exégèse du Cantique, leur doctrine spirituelle (en développant certains points comme « La nature humaine de l’épouse »), leur tradition manuscrite et leur traduction. La traduction de M. Canévet est accompagnée d’un apparat biblique largement augmenté par rapport aux éditions et traductions existantes.

    Tout en se disant lecteur du commentaire et des homélies d’Origène sur le Cantique, Grégoire de Nysse fait une œuvre profondément originale. Conçue explicitement comme une « défense contre ceux qui imposent de ne rien rechercher dans les divines Écritures hors la signification immédiate de la lettre », son exégèse tire du moindre détail du texte un profit spirituel. « Ce qui est écrit là, explique-t-il, est un scénario de noces, mais ce qui est signifié est le mélange de l’âme humaine avec le divin » (Hom. I, 4, p. 141) et « montre ici la manière la plus parfaite et bienheureuse d’accéder au salut, je veux dire celle de l’amour » (Hom. I, 1, p. 129).

    À la diaconesse Olympias qui lui demandait « que soit manifestée, par une explication appropriée, la philosophie qui se cache derrière les mots du sens littéral immédiat si on les purifie en des pensées non souillées » (Prologue, 1, p. 109), sa réponse ne cache rien du caractère érotique du livre : « Quel plus grand paradoxe que celui-ci : la nature elle-même purifie ses propres passions ! Car c’est par les paroles qu’on pense être celles de la passion que nous est prescrite et enseignée l’impassibilité » (Hom. I, 7 p. 153). Et ce n’est pas le seul paradoxe, car, si « le désir de la beauté sert d’entremetteur à l’ardeur », fait-il remarquer, il n’en va « pas comme dans la coutume humaine où l’initiative du désir appartient à l’époux, mais c’est la jeune fille qui devance sans honte l’époux en déclarant publiquement son ardeur et en formant le vœu de jouir enfin du baiser nuptial ». Et il va jusqu’à dire que « les bons entremetteurs de la jeune fille » sont « les patriarches, les prophètes et les législateurs » (Hom. I, 4, p. 143-145) !

    L’exégète ne recule pas devant l’audace des images, comme celle des seins et de la mamelle, qu’il applique au Fils, comme à Jean l’évangéliste : il a aimé les seins du Verbe, celui qui s’est penché sur la poitrine du Seigneur (cf. Jn 13, 25), Jean, qui a offert son cœur comme une éponge à la source de vie et qui a été rempli, par une transmission ineffable, des mystères enfermés dans le cœur du Seigneur. Il nous présente une mamelle remplie par le Verbe et nous emplit des biens que la source a déposés en lui, annonçant d’une voix forte le Verbe éternel. Aussi lui dirons-nous, à bon droit, nous aussi : Aimons tes seins plus que le vin (Ct 1, 4) » (Hom. I, 12, p. 173).

    Ce goût du paradoxe, par associations d’idées ou de motifs, où le spirituel transcende le charnel, s’illustre régulièrement dans une inversion ou une réciprocité inattendue des situations. Ainsi l’allaitement ou l’innutrition de l’âme par Dieu bascule en gestation divine en elle : « L’enfant qui est né pour nous, Jésus, croît différemment en sagesse, en âge et en grâce (Lc 2, 52) en ceux qui l’ont reçu. Il n’est pas le même en tous, mais se conforme à la mesure de celui en qui il vient : il se montre, selon que celui qui le contient est capable de le recevoir, enfant, progressant ou parfait » (Hom. III, 12, p. 265).

    De ce motif, l’illustration la plus parfaite est celle, récurrente, du miroir, inspirée de 2 Co 3, 18 (Nous contemplons comme en miroir la gloire du Seigneur). Un homme, écrit Grégoire, « ne peut, par nature, fixer son regard sur le Dieu Verbe lui-même pas plus que sur le disque du soleil ; mais il contemple en lui-même le soleil comme dans un miroir » (Hom. III, 8, p. 255-257). Et il combine plus loin le thème avec la création à l’image et à la ressemblance de Dieu (Gn 1, 26) : « Puisque notre libre arbitre est tel qu’il est en son pouvoir de prendre la forme de ce qu’il veut, le Verbe dit » à l’âme « qui est devenue belle : ‘En repoussant toute participation avec le mal tu t’es approchée de moi, et, en te rendant proche de la beauté archétype, tu es devenue belle toi-même, transformée comme un miroir en mon image.’ Car la nature humaine, métamorphosée selon les reflets de ses choix, ressemble vraiment à un miroir » (Hom. IV, 2, p. 275-277). Le Cappadocien souligne dès lors l’éminente dignité de la créature humaine : « Seule tu as été faite copie de la nature qui surpasse toute intelligence (Ph 4, 7) [...] Comment admireras-tu les cieux, ô homme, quand tu te vois toi-même plus durable que les cieux ? Car ils passent, mais toi tu demeures avec Celui qui est éternel » (Hom. II, 9, p. 219-221). Dans ce passage, la figure spéculaire subit elle-même un retournement dans l’interprétation de Ct 1, 8 (Si tu ne te connais pas toi-même) : par une christianisation de la maxime socratique, que Grégoire avec d’autres Pères reconnaissait aussi en Dt 15, 9 (Sois attentif à toi-même), la vision de Dieu en l’homme devient connaissance de soi.

    Si le thème trouve ici une de ses plus belles variations, le lecteur sera encore plus marqué sans doute par cette idée majeure, qui se lit aussi dans d’autres œuvres du Nysséen, mais qui est originale ici dans son ampleur et sa formulation, au point de conférer à ces homélies une célébrité particulière : la relation à Dieu est progrès infini en lui. C’est là une clé d’interprétation : la progression du texte révèle celle de l’âme en Dieu. L’exégète comprend ainsi la répétition de Lève-toi en Ct 2, 10 et 13 : « L’âme, en effet, devient chaque fois plus grande qu’elle-même par sa participation à Celui qui la transcende, et ne cesse jamais de croître. [...] Au fur et à mesure qu’elle progresse vers ce qui surgit chaque fois au-devant d’elle, son désir augmente aussi, et l’excès des biens qui se manifestent toujours dans leur transcendance lui fait croire qu’elle en est encore au début de son ascension. C’est pourquoi le Verbe dit, à nouveau, à celle qui s’est déjà levée : Lève-toi, et à celle qui est venue : Viens. Celui qui se lève ainsi, en effet, ne cessera jamais de se lever toujours, et celui qui court vers le Seigneur n’épuisera jamais le large espace pour la course divine. Car il faut toujours se lever et ne jamais cesser de s’approcher par sa course. Donc chaque fois que le Verbe dit : Lève-toi, et : Viens, il nous donne chaque fois la force de monter plus haut » (Hom. V, 8, p. 361-363).

    On le voit, ici l’auteur ne fait pas seulement œuvre d’exégète, il jette les fondements philosophiques et théologiques de la mystique chrétienne ; il ne donne pas seulement toute sa légitimité religieuse à un livre érotique, il exprime et formule le changement décisif que le christianisme opère dans la conception grecque du temps et du rapport au divin et à soi-même.

    Guillaume Bady

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