• SC 610

    Anonyme

    Vie de sainte Geneviève

    novembre 2020

    Texte, introduction, traduction et notes par Marie-Céline Isaïa et Florence Bret.
     

    ISBN : 9782204139816
    379 pages
    Le vrai visage de la sainte patronne de Paris, en trois de ses "vies"

    Présentation

    Geneviève, au début du Ve siècle, choisit de consacrer sa vie à Dieu : encouragée par l’évêque Germain d’Auxerre, elle mène une vie de prière et de charité au moment où les rois francs prennent le pouvoir en Gaule du Nord. Geneviève s’intéresse à tout ce qui touche ses contemporains : les angoisses de la guerre, les difficultés du ravitaillement, les raids hunniques, mais aussi les fièvres du nourrisson et la pluie qui gêne la moisson ; elle soulage tous les maux d’autrui par sa puissante intercession. La vie de cette femme paraît à ceux qui l’ont connue un tel modèle de foi et d’ascèse qu’un premier biographe la met par écrit dans les vingt ans qui suivent sa mort : Geneviève a désormais une Vie qui proclame sa sainteté, puis une deuxième, destinée aux cercles aristocratiques francs (VIe s. ?), puis une troisième, pour rappeler aux temps carolingiens qui fut la sainte mérovingienne… Chaque nouvelle Vie de Geneviève est à la fois un témoignage sur une croyante et une source sur la société médiévale qui raconte son histoire.

    Marie-Céline Isaïa, maître de conférences habilitée à diriger des recherches de l’Université Jean-Moulin Lyon 3 et membre junior de l’IUF, consacre ses recherches au sein du laboratoire CIHAM – UMR 5648 à l’histoire intellectuelle et sociale du haut Moyen Âge.
    Florence Bret est agrégée de Lettres Classiques, doctorante à l’Université Lyon 3. Elle prépare une thèse sur les Vies de saints latines écrites entre le IVe et le VIe siècle.

    Le mot du directeur de Collection

    En 2020, la ville de Paris célèbre le seizième centenaire de la naissance de sa sainte patronne Geneviève : ce volume vient donc à point nommé accompagner les multiples manifestations organisées dans la capitale.
    La première Vie de Geneviève, commencée dix-huit ans après le décès de la sainte et achevée avant celui de la reine Clotilde en 548, ne nous apprend rien de sa naissance ; mais nous y voyons Geneviève encore enfant, vers 429, vivant à Nanterre auprès de ses parents Gerontia et Severus. De son origine sociale, la Vie ne dit mot non plus : en tout cas, Geneviève n’a rien de la petite bergère que l’iconographie représente depuis la fin du XVIe siècle. Remarquée par les évêques Germain d’Auxerre et Loup de Troyes, qui passent par Nanterre à l’occasion d’un voyage vers la Bretagne insulaire, elle sera un peu plus tard consacrée dans la virginité perpétuelle par les mains d’un autre évêque. Vivant à Paris, après la mort de ses parents, avec sa marraine ou sa mère spirituelle, elle ne quitte pas une vie aristocratique modeste – entre autres détails concrets qui nous l’indiquent, elle se lave, dort à l’abri, porte des chaussures, a des servantes et des ouvriers, se déplace en bateau quand elle en a envie –, mais donne une large place à l’ascèse : elle s’adonne le plus possible à la prière solitaire, passe des nuits en veilles, pratique un jeûne presque continu. Elle connaît des expériences mystiques, notamment au cours d’un coma prolongé où elle reçoit une vision de l’au-delà ; elle est liée à Syméon le Stylite l’Ancien par une invisible fraternité spirituelle. Ces aspects sont toutefois indissociables de sa charité pratique : confrontée aux besoins les plus divers de ses contemporains, elle y répond à la mesure de ses capacités. Elle donne du pain aux affamés, à boire à ceux qui ont soif ; elle réconforte les affligés, guérit les malades sans hésiter à les toucher. Manifestant fréquemment son autorité sur les démons, elle sait aussi percer le secret des consciences. Elle rencontre les foules, prie avec le peuple dont elle partage les dévotions, en particulier envers saint Denis, pour lequel elle n’hésite pas à faire construire une basilique, prenant en main l’organisation du chantier dans ses moindres détails. Son action ne se limite donc pas aux relations individuelles ; elle prend en charge, spirituellement et matériellement, tout le peuple de Paris. Avant 451, alors que l’armée des Huns dévaste la Gaule, elle persuade les habitants de Paris de ne pas fuir. De fait, Attila – qu’elle n’a jamais rencontré, là encore contrairement à l’iconographie – suivra une route qui évite Paris par le sud. Elle veille au ravitaillement de la cité au moment où celle-ci a à souffrir pendant dix ans du blocus des Francs.
    Geneviève incarne une forme de vie féminine consacrée bien attestée en Gaule entre le IVe siècle et la première moitié du VIe : celle d’une laïque, forte de son seul baptême, qui, loin d’être une moniale cloîtrée, nourrie de lectures, vit dans l’action la radicalité de la vie chrétienne, au cœur du monde urbain. Sa grande mobilité frappe : elle circule dans Paris, mais aussi dans tout le royaume franc (Laon, Meaux, Arcis-sur-Aube, Troyes, Orléans et Tours). Ne dépendant d’aucune structure hiérarchique, elle manifeste autonomie et indépendance vis-à-vis des hommes, notamment d’un évêque de Paris totalement absent de ses Vies. Elle dispose d’une autorité à la fois terrestre et spirituelle : elle peut imposer sa volonté aux épouses de la bonne société, mais aussi, à l’instar d’un saint Ambroise ou d’un saint Martin, aux puissants. Elle délivre ainsi des prisonniers que le roi Childéric voulait exécuter, action qu’elle renouvellera auprès de Clovis. Elle s’engage dans l’histoire de sa cité, sans séparer la religiosité populaire du christianisme des élites : c’est toute la société parisienne, humbles et citoyens établis, qu’elle entraîne à vivre dans la foi et l’espérance ; la société qu’elle veut établir, préfiguration de l’Église eschatologique, n’accepte les rapports de pouvoir que comme conjoncturels. Elle meurt à 80 ans passés. Clovis entreprend de construire en son honneur une basilique, et son épouse Clotilde mènera le projet à son terme après la mort du roi en 511.
    Voilà ce que nous apprend la première Vie, et les autres n’y ajouteront rien. Car le titre de ce volume des Sources Chrétiennes aurait dû s’écrire au pluriel : ce n’est pas une Vie, mais bien trois (ci-après abrégées VGA, VGC et VGE), parmi les cinq rédigées entre 520 et l’an Mil, qu’il nous donne de découvrir. Au-delà du substrat biographique, remarquablement stable au fil des réécritures – ce qui est rassurant quant à sa fiabilité –, leur juxtaposition entend montrer comment chaque époque s’est réapproprié la vie et le rôle historique d’une figure majeure de la Gaule romaine et mérovingienne, et comment les enjeux de la réception de ces textes influencent la rédaction hagiographique. Efficace, exemplaire et normatif, le discours hagiographique a été plusieurs fois adapté en fonction des projets et des publics visés.
    VGA a été rédigée dans un souci mémoriel : texte mérovingien, du point de vue des réalités évoquées, de l’onomastique et de la langue, il est l’œuvre d’un auteur, homme ou femme, resté anonyme, dont on peut simplement supposer qu’il réside à Paris et recueille les souvenirs du clergé parisien. Son texte dévoile une éducation latine soignée et une grande culture, tant profane que biblique. Son projet théologique est clair : il entend montrer la sainteté, c’est-à-dire l’articulation, en la personne de Geneviève, entre le mouvement de la grâce divine (gratia) inconditionnellement reçue, tout entière, dans le baptême, et l’adhésion de la volonté (devotio) : Geneviève ne connaîtra pas de progrès spirituel, elle déploiera simplement ses vertus au fil de sa vie, actualisant le plan préalable de Dieu sur elle. Comme le Christ dont elle est l’imitatrice, après sa vie cachée, elle dévoile dans sa vie publique les grâces qui lui ont été données. Ne se réclamant d’aucun modèle antérieur, ni d’aucun commanditaire, l’hagiographe adapte les Vies épiscopales qu’il connaît, masculines donc, en particulier celle de saint Martin par Sulpice Sévère. Et même si son propos est avant tout de procurer un enseignement spirituel, il nous livre ce faisant un document historique de première importance, attestant en particulier que Childéric, père du roi des Francs Clovis, exerçait à Paris une autorité politique légitime. Délimiter les espaces où Geneviève peut se rendre en sécurité permet aussi de connaître l’espace contrôlé par Childéric dans les dernières décennies du Ve siècle.
    Cependant, la rudesse rédactionnelle de VGA conduit un autre hagiographe mérovingien, sans doute non parisien, à rédiger VGC, une version plus raffinée, adaptée aux exigences littéraires des cercles aristocratiques francs. Elle pourrait dater de la deuxième moitié du VIe siècle, car elle recourt de façon systématique au cursus, technique qui consiste à ponctuer la fin d’une période ou d’un membre de phrase par des accents disposés selon quatre formules, et qui disparaîtra en Gaule au tournant des VIe et VIIe siècles. Ce procédé est destiné à la lecture à voix haute, devant un auditoire capable d’apprécier les finesses oratoires du latin. Ainsi, les motivations de l’hagiographe sont purement stylistiques ; il n’apporte aucune information nouvelle sur la sainte mais suit pas à pas le texte de VGA, en supprimant les imperfections du texte originel. Il n’écrit ni pour un public de laïcs fervents, ni pour une communauté religieuse. Les citations scripturaires sont rares, les développements théologiques absents. En revanche, les réminiscences virgiliennes demeurent, et les scènes décrites sont particulièrement pittoresques, tout en respectant la bienséance : plus de coliques démoniaques ni de malade qui bave comme un bœuf… En outre, l’ensemble du texte se trouve rééquilibré : les récits de miracles redondants sont supprimés, ceux accomplis post mortem disparaissent. L’hagiographe acclimate ainsi Geneviève auprès d’un nouveau public, sans lui ôter pour autant ses caractéristiques authentiques. Elle demeure un objet d’admiration et une figure de sainteté à imiter.
    Quant à VGE, on peut la qualifier d’édition médiévale augmentée de VGA, rédigée par un hagiographe carolingien qui entend faire œuvre d’historien en ajoutant à la trame de VGA, qu’il considère comme une source historique fiable, ce qu’il a appris d’autres sources. Il s’agit sans doute d’un Rémois qui travaille au cours des années 870, voire 850, peut-être venu depuis Saint-Denis avec Hincmar en 845, ce qui expliquerait à la fois son intérêt pour Geneviève, Denis et Remi. Comme il travaille de mémoire, sans consultation rigoureuse de sources écrites, les informations qu’il donne sont souvent approximatives. Pour lui, Geneviève est un personnage du passé assez lointain qu’il entreprend donc de rendre accessible à son temps par un travail d’érudition susceptible de la replacer dans son contexte historique. La méthode et les objectifs diffèrent de ceux de VGC, mais pour cet auteur aussi, il vaut la peine de faire revivre Geneviève, car il a perçu qu’elle révèle par sa sainteté quelque chose de l’Église universelle. Paradoxalement, cette version s’est imposée à Sainte-Geneviève de Paris à la fin du Moyen Âge, alors même qu’on continuait à Reims à copier VGA.
    Comme le dit la quatrième de couverture, chaque nouvelle Vie de Geneviève est à la fois un témoignage sur une croyante et une source sur la société médiévale qui raconte son histoire.

    Marie-Céline Isaïa et Laurence Mellerin

     

    Laurence Mellerin

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