• SC 608

    Clément d'Alexandrie

    Les Stromates
    Stromate III

    août 2020

    Texte grec de O. Stählin, L. Früchtel et U. Treu (GCS 52) revu par Patrick Descourtieux et Alain Le Boulluec. — Traduction par Marcel Caster (†) révisée par Claude Mondésert, s.j. (†), Patrick Descourtieux, Alain Le Boulluec et Yves Tissot. — Introduction et notes par Alain Le Boulluec. — Index par Patrick Descourtieux.

    Ouvrage publié avec le concours de l'Œuvre d'Orient et du Centre National du Livre.
    Révision assurée par Yasmine Ech Chael.
    ISBN : 9782204136471
    427 pages

    Présentation

    Dans le Stromate III, Clément complète et développe les réflexions sur le mariage qu’il a émises dans le Pédagogue et dans le livre II. Il critique ou combat des opinions qu’il considère comme hérétiques et qu’il répartit entre des courants licencieux et des partisans d’un rigorisme extrême. Sa défense du mariage s’efforce de définir une position médiane. Il déploie une méditation profonde et précise sur les textes des Évangiles et de l’apôtre Paul. Il est, dans nombre de cas, le seul témoin d’apocryphes ou de traités sur lesquels s’appuient ses adversaires. La tradition grecque non chrétienne, philosophique, est aussi présente dans le débat qu’il conduit.
    Le Stromate III est un document essentiel pour l’histoire de la doctrine chrétienne concernant le couple humain.

    Alain Le Boulluec est Directeur d’études honoraire de l’École Pratique des Hautes Études, Section des Sciences religieuses (« Patristique et histoire des dogmes »). Il a déjà publié dans la collection Sources Chrétiennes les Stromates V et VII de Clément (SC  278-279 et 428).
    Mgr Patrick Descourtieux travaille au service du Saint-Siège (Congrégation pour la Doctrine de la Foi) et enseigne à l’Institutum Patristicum Augustinianum (Rome). Il a publié dans Sources Chrétiennes le Stromate VI (SC 446) et le Quis dives salvetur (SC 537) de Clément, ainsi que les tomes I (SC 515), II (SC 565), III (SC 603) et IV (SC 605) des Commentaires sur les Psaumes d’Hilaire de Poitiers.
    Marcel Caster (1897-1949), maître de conférences à la Faculté des Lettres de Toulouse, est l’auteur d’une thèse sur Lucien et la pensée religieuse de son temps (1937). Dans la collection Sources Chrétiennes, il a aussi traduit le Stromate I de Clément (SC 30).

    Le mot du directeur de Collection

    Ce Stromate III, quatorzième volume de Clément d’Alexandrie dans Sources Chrétiennes, vient compléter la publication des sept Stromates (le huitième étant à part), 68 ans après la parution, en 1951, du Stromate I (dont une refonte est en préparation).

    Amplification de certains passages du Pédagogue (en particulier le chapitre 10 du livre II), ainsi que de son traité perdu Sur la continence, et développement de ce que la fin du Stromate II introduisait, le Stromate III, en 18 chapitres et 110 sections, porte sur la licéité du mariage et le sens de la continence. L’Alexandrin y prône une voie médiane entre deux excès opposés, continence absolue ou comportement débridé. On peut distinguer dans son propos trois parties principales : exposé des diverses positions adverses (chap. i-iv), synthétisées et réfutées en deux groupes, les licencieux et les encratites (chap. v-xi), réfutées à nouveau par les Écritures et les arguments de Clément (chap. xii-xviii).

    Dans un style « polyphonique » typique de Clément, cette troisième « tapisserie » entrelace avec art des fils d’origines diverses, y compris indiennes ou gnostiques, dont il est parfois le seul à disposer. À ce titre, le Stromate III constitue une source majeure sur les positions parfois contrastées qui étaient en cours aux premiers siècles, avant l’émergence d’une orthopraxie chez les chrétiens. Il a été mis à profit ces dernières décennies dans diverses études, en particulier par Michel Foucault dans son récent volume posthume, Les Aveux de la chair, sur la sexualité.

    À ce sujet la question peut se poser ainsi : en quoi le christianisme apporte-t-il quelque chose de nouveau, au-delà du fait qu’il situe la réflexion sur les relations sexuelles dans le cadre du mariage ? Or, se positionnant par rapport aux philosophes grecs, dans ce Stromate de notes gnostiques conformes à la vraie philosophie, Clément ne se contente pas de compléter les citations profanes par des arguments scripturaires, il promeut, d’une part, une continence d’origine divine : « Selon les philosophes grecs, la continence humaine proclame qu’il faut faire la guerre à la convoitise et ne pas se mettre à son service dans les œuvres. Selon nous, elle consiste à ne rien convoiter, le but n’étant pas de résister fermement à la convoitise, mais de s’abstenir même de convoiter. Or, cette continence ne se reçoit que par la grâce de Dieu » (vii, 57, p. 199-201). « Pour nous, continue-t-il, c’est par amour du Seigneur et par égard pour le bien lui-même que nous chérissons la continence, sanctifiant ainsi le temple de l’Esprit. […] Mais eux, c’est par haine à l’égard de la chair qu’ils désirent, avec ingratitude, se débarrasser des liens du mariage » (vii, 59-60, p. 205-206). D’autre part, il défend le mariage, pourvu qu’il soit tempérant, et qu’il ne détourne donc pas de la voie de la sanctification et de la connaissance de Dieu. Dans la faute originelle, la « connaissance » au sens biblique n’est pas synonyme de « péché », Adam et Ève – tels des adolescents dirait un lecteur moderne – étant plutôt condamnés « pour n’avoir pas attendu le moment voulu » (xvii, 103, p. 321), c’est-à-dire leur acquisition d’une véritable volonté. Car pour l’Alexandrin, le Seigneur « nous indique que la continence comme le mariage dépendent de nous et non d’un commandement obligatoire formulant une interdiction ; en même temps, il montre très clairement que le mariage collabore à la création » (ix, 66, p. 221).

    Dans la défense du mariage, Clément va plus loin que la simple justification par la procréation. Les relations sexuelles elles-mêmes sont sanctifiées et n’ont plus besoin d’être suivies d’une ablution (Lv 15, 18) : « Le Seigneur, en effet, ne contraint pas les croyants à se détourner de l’acte procréateur, car, par un seul baptême, il a lavé radicalement l’union conjugale » (xii, 82, p. 263-265). Spirituellement, la première des multiples interprétations que Clément donne de Mt 18, 20 fait de la famille un modèle d’Église : « Qui sont les deux ou trois rassemblés au nom du Christ, au milieu desquels se trouve le Seigneur ? Ne s’agit-il pas des trois que sont l’homme, la femme et l’enfant, la femme étant unie par Dieu à son mari ? » (x, 68, p. 223). Dès lors, l’épiscopat doit revenir de manière privilégiée… aux hommes mariés : « D’après (l’Apôtre) (1 Tm 3, 4-5), il faut établir comme évêques ceux qui, dans leur propre foyer, se sont exercés à gouverner aussi l’Église entière » (III, xii, 79, p. 251 ; voir aussi xviii, 108, 2, p. 337).

    Via media ne rime donc pas bien ici avec compromis a minima. Le Stromateus a la dent dure avec ses adversaires. Aux uns, comme les disciples de Carpocrate, il reproche leur pratique de l’« agape » et de la « communion », orgie sexuelle, qu’il moque en tant qu’« obéissance à la loi carpocrétine » plutôt qu’à la « loi divine » (ii, 10, p. 85). Aux autres, qui « enseignent à n’admettre ni mariage ni procréation, à ne pas nous faire remplacer dans le monde par d’autres êtres voués au malheur, ni à fournir à la mort un aliment », il répond : « Ne peut-on pas user également du mariage avec continence, sans essayer de séparer ce que Dieu a uni (Mt 19, 6) ? […] Pour moi, la semence de ceux qui ont été sanctifiés est sainte elle aussi. Nous n’avons donc pas seulement à sanctifier notre esprit, mais aussi nos mœurs, notre vie et notre corps, car autrement pourquoi l’apôtre Paul dit-il que la femme est sanctifiée par son mari et le mari par sa femme (cf. 1 Co 7, 14) ? » (vi, 45-47, p. 169.173-175). En somme, juge Clément, « le mariage a servi d’excuse, les uns s’en abstenant sans se conformer à la sainte connaissance – ils ont dérivé subrepticement vers la misanthropie, et l’amour est mort en eux –, tandis que les autres se sont laissés enchaîner et ont vécu dans la sensualité » (ix, 67, p. 223).

    Si enfin, assoiffé de vraie gnose, le lecteur veut savoir aussi « pourquoi le Seigneur ne s’est pas marié »… qu’il lise la p. 181 (vi, 49). Mais qu’il retienne avant tout cette maxime : « La connaissance se reconnaît à son fruit, la conduite, et non à sa fleur, le langage » (v, 44, p. 167).

     

    Guillaume Bady

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