• SC 504

    Faustin et Marcellin

    Supplique aux empereurs
    (Libellus precum et Lex Augusta) précédée de Faustin, Confession de foi

    septembre 2006

    Introduction, texte critique, traduction et notes par Aline Canellis.

    Révision assurée par Yasmine Ech Chael.
    ISBN : 9782204082006
    261 pages
    Deux prêtres romains, en 383-384, se disent injustement persécutés.

    Présentation

    Le « schisme luciférien », du nom de sa figure emblématique, l'évêque Lucifer de Cagliari, a troublé l'Occident entre 360 et 400, en s'opposant à la réintégration dans l'Église des évêques qui avaient peu ou prou cédé aux ariens, lors de la deuxième session du concile de Rimini, à la fin de 359. L'étude de cette crise est rendue difficile par la rareté, l'état fragmentaire et l'hétérogénéité de la documentation antique qui nous est parvenue. De plus, cette crise a été abusivement confondue avec le conflit qui, de 366 à 375 environ, a opposé l'antipape Ursinus à l'évêque de Rome, Damase ; car on a longtemps cru, à tort, que les lucifériens soutenaient le compétiteur de Damase, d'autant que ce dernier se trouvait être lui-même la cible des schismatiques.
    Deux œuvres principalement nous permettent de retracer aujourd'hui l'histoire de ce schisme luciférien : d'une part, l'Altercatio Luciferiani et Orthodoxi de Jérôme, dialogue fictif, écrit autour de 380, en Orient ou en Occident – on ne sait –, défendant la réintégration des évêques plus ou moins faillis ; d'autre part, le Libellus precum, supplique écrite à Constantinople, et présentée officiellement aux empereurs Valentinien II, Théodose et Arcadius (383/384), par deux prêtres occidentaux Fustin et Marcellin, qui contestent cette réintégration. Tout oppose ces deux œuvres : les auteurs et leurs intentions, autant que le genre littéraire et leurs destinataires. Ouvrages l'un et l'autre de partisans engagés, il fallait pouvoir les lire en parallèle. Des deux visions contrastées qu'ils offrent de la crise luciférienne, on trouvera ici le second volet.

    Aline Canellis, professeur de Langue et Littérature Latines à l'Université de Reims – Champagne Ardenne, a consacré sa thèse à l'Altercatio de Jérôme (CCL 79B et SC 473) ce qui l'a conduite à mener ses recherches sur l'ensemble du schisme luciférien. Elle continue d'autre part ses travaux sur Jérôme, en préparant l'édition de son Commentaire sur le Prophète Joël.

    Le mot du directeur de Collection

    Comme Justin, deux siècles plus tôt, avec son Apologie pour les chrétiens, c'est un libellus qu'en 383/384, deux prêtres occidentaux, Faustin et Marcellin, présentent officiellement aux empereurs Valentinien II, Théodose et Arcadius. Cette Supplique aux empereurs ou Libellus precum (SC 504, p. 261) ne diffère de celle de Justin que par son objet : la procédure reste la même, mais il ne s'agit plus ici de réclamer l'arbitrage de l'empereur sur les accusations que les païens portent contre les chrétiens, mais sur la « persécution » que fait subir la Grande église à ceux qui s'estiment les « vrais catholiques », les seuls véritables gardiens de la foi de Nicée (325), à l'exemple de l'évêque sarde Lucifer de Cagliari. Les temps ont changé, l'empire est devenu chrétien, mais c'est toujours à l'empereur que s'adressent ceux qui s'estiment injustement victimes et maltraités, non plus parce qu'on leur fait grief du nom de « chrétiens », mais parce qu'on les nomme « lucifériens », en les assimilant, de façon jugée par eux calomnieuse, à des hérétiques.
    Il nous faut aussi écarter la calomnie que représente ce faux surnom de « lucifériens » dont on nous traite à tort. Qui pourrait ignorer qu'un surnom est attribué aux sectateurs de celui dont l'enseignement nouveau a été transmis à des disciples par l'autorité d'un enseignement magistral ? Mais pour nous, le Maître, c'est le Christ (Mt 23, 10) ; c'est son enseignement que nous suivons, et notre nom saint est reconnu à partir du sien, si bien que nous ne devons pas, selon la justice, être nommés autrement que chrétiens, car nous ne suivons rien non plus d'autre que ce que le Christ a enseigné par les apôtres. En revanche, les hérésies sont désignées d'après des noms d'hommes, parce qu'elles ont transmis des inventions d'hommes. En effet, il perd le nom de chrétien, celui qui ne suit pas les enseignements du Christ (Supplique 86).
    Cette vigoureuse protestation est en réalité justifiée, car Lucifer de Cagliari n'a « rien enseigné de nouveau ». Il a été au contraire un ardent adversaire de l'hérésie arienne, condamnée au concile de Nicée, ce qui lui valut, sous l'empereur philo-arien Constance II, d'être exilé en Syrie, puis en Palestine et enfin en Égypte, en Thébaïde, pour avoir refusé de souscrire à la condamnation d'Athanase d'Alexandrie par un concile sous influence arienne, réuni à Milan en 355. Hilaire de Poitiers, un an plus tard, sera à son tour exilé, lui aussi, en Orient. Partout ou presque l'arianisme semble triompher, tandis que sont dépossédés de leur siège et envoyés en exil tous les évêques qui tentent de défendre la foi catholique. La situation change, en 361, avec la mort de l'empereur Constance et l'arrivée au pouvoir de Julien que les chrétiens surnommeront bientôt l'Apostat. L'une de ses premières mesures est de rappeler tous les exilés, ce qui ne manque pas de susciter des conflits dans l'Église, les évêques nicéens voulant récupérer leurs sièges détenus, depuis leur départ en exil, par des évêques aux convictions ariennes plus ou moins affichées, en tout cas assez souples ou ambitieux pour être prêts à toutes les compromissions. Lucifer regagne donc Cagliari, avant d'être invité, en 362, par Athanase, avec d'autres évêques exilés pour leur foi, à prendre part à un concile qu'il réunit à Alexandrie. Lucifer s'y fait représenter, expliquant qu'il doit se rendre à Antioche pour y mettre un terme au schisme qui divise cette Église, puisque trois communautés y cohabitent : une minorité arienne, dirigée par l'évêque Euzoïos ; une minorité de nicéens déclarés, fidèles à la mémoire d'Eustathe, mort en exil en Thrace, soutenue par le prêtre Paulin ; enfin une majorité anti-arienne, dirigée par l'évêque Mélèce, choisi par la faction arienne modérée (les « homéens » ), qui le pensait acquis à ses vues, mais que ses prises de positions orthodoxes conduiront, peu après son élection, à prendre le chemin de l'exil. L'intrusion de Lucifer dans les affaires de l'Église d'Antioche fut désastreuse : en consacrant illégalement Paulin comme évêque, sans attendre les décisions du concile d'Alexandrie, qui désavouera sa conduite, il ne fit qu'accroître le schisme, puisque désormais il y eut trois évêques à Antioche !
    En consacrant Paulin, Lucifer voulait clairement signifier son attachement sans concession à la foi nicéenne et son refus d'entrer en communion avec un évêque, comme Mélèce, dont l'orthodoxie demeurait à ses yeux suspecte, malgré son exil, en raison même des circonstances de son élection. Se sentir désavoué par les « confesseurs » réunis par Athanase d'Alexandrie ne fit que renforcer son intransigeance et son refus de rentrer en communion avec les évêques « prévaricateurs ». Sans que l'on sache clairement comment les choses se sont produites, l'intransigeance de Lucifer de Cagliari trouva un écho dans la partie occidentale de l'empire. Ainsi se développera une forme d'« intégrisme » qui vaudra aux adeptes de l'évêque sarde le surnom de « lucifériens ». À leurs yeux, et c'est la position que défend Faustin, tous les évêques qui ont « prévariqué » en acceptant une formule de foi teintée d'arianisme [la formule homéenne de Rimini-Nikè-Constantinople (359/360) ] auraient dû être soumis à une pénitence publique, déposés et remplacés. Au lieu de cela, on leur a seulement demandé de désavouer leur signature et de souscrire à la foi de Nicée. Ce sont ces décisions, prises au concile d'Alexandrie de 362 et adoptées par le pape Libère, que contestent les « lucifériens ». Leur attitude est donc à l'opposé de celle d'Eusèbe de Verceil et d'Hilaire de Poitiers qui, tous les deux, respectivement en Italie et en Gaule, cherchent dans un esprit d'apaisement à rétablir la foi orthodoxe. Ainsi, à se vouloir les seuls « vrais défenseurs » de la foi, les « lucifériens » ont été conduits au schisme. S'ils ont raison de rejeter l'accusation d'hérésie, le fait qu'ils vivent en dehors de l'Église catholique officielle les place dans une position pour le moins ambiguë. Aussi est-ce pour les justifier du grief d'hérésie que Faustin et Marcellin présentent cette Supplique aux empereurs qui, de fait, accueilleront favorablement leur requête et leur rendront justice en ce qui concerne la pureté de leur foi catholique.
    Ce Libellus est donc important pour retracer l'histoire du « schisme luciférien », en la replaçant dans celle de la crise arienne dont il est une conséquence. Cette pièce complète le dossier qu'avait ouvert Aline Canellis, membre de l'équipe de recherche « Sources Chrétiennes », en éditant précédemment dans la Collection le dialogue fictif rédigé par Jérôme vers 380, mettant aux prises un Luciférien et un Orthodoxe (cf. Jérôme, Débat entre un Luciférien et un orthodoxe, SC 473). Jérôme y défend la position de la Grande Église, favorable à la réintégration des évêques plus ou moins faillis ou compromis avec l'arianisme. À l'opposé, la Supplique aux empereurs de Faustin et Marcellin présente la position des nicéens intransigeants. Grâce à l'édition qu'en procure aujourd'hui A. Canellis, professeur à l'Université de Saint-Étienne, qui a consacré sa thèse de doctorat à l'étude du schisme luciférien, nous disposons désormais des deux pièces essentielles de ce dossier, des deux volets contrastés d'une même histoire.

    Jean-Noël Guinot

    Œuvre(s) contenue(s) dans ce volume

    Le Libellus a attiré tout d’abord l’attention de Gennade de Marseille (Ve s.) et d’Isidore de Séville (Ve/VIe s.), mais nos plus anciens manuscrits ne datent que du VIIe s. Il est transmis par 13 manuscrits des VIe/VIIe s. au XVIIe. L’œuvre est connue depuis l’édition princeps de J. Sirmond en 1650.

    La Confessio est transmise par 5 manuscrits :

    Paris BNF, lat. 3848 A, s. VIIIe-IXe s.

                   Karlsruhe, Bad. Landesb., Aug. Perg. XVIII, IXe .

                   Milan, Ambrosiana, D 268 inf., IXe s.

                   Berlin, Deut. Staatsb., 78 (Phill. 1671), IXe s.

                   Vienne, Öst. Nationalb., 2141, IXe s.

    Elle est éditée pour la première fois à Paris par Pasquier Quesnel en 1675.

    Les éditions modernes sont celles de O. Günther, CSEL 35, 1895 et M. Simonetti, CCL 69, 1967.

    Extrait(s)

    Libellus precum 86-87

    86. De fait, il nous faut aussi écarter la calomnie <que représente> ce faux surnom de « lucifériens » dont on nous traite à tort. Qui pourrait ignorer qu’un surnom est attribué aux sectateurs de celui dont l’enseignement nouveau a été transmis à des disciples par l’autorité d’un enseignement magistral ? Mais pour nous, le Maître, c’est le Christ ; c’est son enseignement que nous suivons, et notre nom saint est reconnu à partir du sien, si bien que nous ne devons pas, selon la justice, être nommés autrement que chrétiens, car nous ne suivons rien non plus d’autre que ce que le Christ a enseigné par les apôtres. En revanche, les hérésies sont désignées d’après des noms d’hommes, parce qu’elles ont transmis des inventions d’hommes. En effet, il perd le nom de chrétien, celui qui ne suit pas les enseignements du Christ. 87. Qu’ils disent maintenant ce que Lucifer a enseigné de nouveau, qui n’ait pas été livré par l’enseignement magistral du Christ, qui n’ait pas été transmis à la postérité par les apôtres, disciples du Sauveur ! La preuve, c’est qu’il a adressé des livres à Constance, non pas, comme certains, en cherchant à en tirer gloire pour son génie, mais en accumulant très à propos contre les hérétiques et contre le protecteur des hérétiques des témoignages divins, enflammé qu’il était du zèle divin pour l’amour du Fils de Dieu. Qu’ils désignent ce qu’il y a dans ses écrits de contraire aux Ecritures, ce qu’il a écrit de nouveau, comme s’il était un hérétique !

Volumes SC connexes

  • SC 473
    • SC 473
      Débat entre un Luciférien et un Orthodoxe
      mars 2003
      Lucifer ? Un évêque de Sardaigne, intransigeant jusqu'au schisme. La verve de Jérôme, dans les années 373-377.