• SC 483

    Tertullien

    Contre Marcion, tome V
    Livre V

    juillet 2004

    Texte critique par Claudio Moreschini. — Introduction, traduction et commentaire par René Braun.

    Révision assurée par Yasmine Ech Chael.
    ISBN : 9782204074940
    453 pages
    Un Dieu méchant, dans l'Ancien Testament, opposé à un Dieu bon révélé par Jésus ? Réfutation en règle par le pugnace Carthaginois.

    Présentation

    Le dernier livre consacré à la réfutation de Marcion porte sur le seul apôtre reconnu par l'hérétique : Paul. Après des considérations générales sur son apostolat, les dix lettres admises dans les Écritures marcionites sont examinées successivement, et selon l'ordre où elles s'y présentaient. Mais cet examen se veut sélectif, car son objet est essentiellement polémique : démontrer, dans le prolongement du livre IV, que l'Apôtre n'est en rien le porte-parole d'un « autre » Dieu, différent de celui de la Loi et des Prophètes.
    Nombreux sont les arguments repris aux quatre livres précédents ainsi que les remplois d'ouvrages antérieurs : signe d'un certain essoufflement inventif ? De cette répétitivité en tout cas, l'auteur lui-même a eu conscience, il s'en excuse plusieurs fois. Mais sa puissante rhétorique, sa verve et sa causticité savent se renouveler sans cesse pour dénoncer les mutilations et altérations infligées aux textes par Marcion ; elles s'emploient à imposer, de celui-ci, l'image d'un faussaire infatigable mais dont les efforts pourtant restent infructueux face à la Vérité.
    Outre son intérêt polémique et littéraire, outre son inestimable valeur de document pour notre connaissance de l'apostolicon marcionite, ce livre apporte un témoignage capital sur la lecture que l'Église ancienne faisait des lettres pauliniennes, et sur sa conception, courante alors, d'une Loi préfigurant les vérités révélées dans et par le Christ. Il montre aussi avec clarté l'importance que l'auteur, engagé dans la défense des thèses montanistes, accorde à une ecclésiologie fondée sur l'Esprit.

    Claudio Moreschini dirige l'Istituto di Filologia latina de Pise. Il est l'auteur de plusieurs éditions de Pères grecs et latins.

    Professeur honoraire de langue et de littérature latines à Nice, René Braun a consacré l'essentiel de sa recherche à la patristique africaine, et notamment à Tertullien.

    Le mot du directeur de Collection

    Dans le livre IV de son Contre Marcion, Tertullien (SC 456) procédait à un examen critique de l'évangile marcionite, une reprise avec suppressions et altérations de l'Évangile de Luc, pour faire la preuve qu'en dépit des efforts de l'hérétique, le Christ mis en scène était bien le « Christ du Créateur » et nullement le Christ d'un « autre dieu », différent de celui de l'Ancien Testament. Le livre s'achevait par un cri de victoire : « J'ai pitié de toi, Marcion : tu as pris une peine inutile. Dans ton évangile, le Christ Jésus est à moi ! » Avec le livre V (SC 483), à peine moins volumineux que le précédent, l'auteur poursuit la même réfutation à partir des Épîtres de Paul, le seul apôtre reconnu par l'hérétique. Il le fait en examinant successivement les dix épîtres admises dans les Écritures marcionites, en respectant l'ordre où elles s'y présentaient. Il le fait naturellement aussi sur le mode polémique en commençant par insinuer que les falsifications opérées par Marcion sur l'Évangile de Luc et les Épîtres de Paul ne sont, en quelque sorte, que l'expression dans le domaine doctrinal d'une malhonnêteté dont Marcion se serait rendu coupable dans sa vie professionnelle d'armateur :

    « C'est pourquoi, armateur du Pont, si tu n'as jamais accueilli dans tes brigantins des marchandises clandestines ou illicites, si jamais, au grand jamais, tu n'as détourné ou falsifié de chargements, je voudrais que, plus prudent en tout cas et plus honnête dans les choses de Dieu, tu publies devant nous par quel contrat tu as chargé l'apôtre Paul, qui l'a frappé de l'empreinte de son titre, qui t'en a fait livraison, qui l'a mis à ton bord pour que tu puisses, la tête haute, le débarquer, et cela afin d'empêcher que ne soit prouvée son appartenance à ce dieu qui a mis au jour tous les documents attestant son apostolat » (V, 1, 2).

    Or, de même qu'il a prouvé, au livre IV, que Marcion ne pouvait revendiquer à partir de l'Évangile de Luc un Christ qui se serait réclamé d'un autre dieu que celui de l'Ancien Testament, il entend maintenant faire la preuve que l'apôtre Paul n'est pas davantage le porte-parole de cet autre dieu, mais bien celui du seul Créateur. Il s'efforcera donc de convaincre Marcion, à partir de son propre apostolicon amputé et falsifié, que Paul est « sien » comme était « sien » le Christ, en dépit d'un évangile adultéré. Il adoptera pour ce faire la même méthode de réfutation :

    « Tiens pour acquis maintenant que l'Apôtre vient de chez moi, tout comme aussi le Christ : est mien l'Apôtre tout autant que le Christ. Ici également nous livrerons combat sur les mêmes lignes, nous défierons l'adversaire en nous établissant dans la même position prescriptive : il est nécessaire évidemment que l'Apôtre aussi, dont on nie l'appartenance au Créateur, ne présente aucun enseignement, aucun sentiment, aucune volonté qui s'accorde avec le Créateur et, en premier lieu, qu'il mette autant de fermeté à énoncer un 'autre dieu' qu'il en a mis à rompre avec la loi du Créateur » (V, 1, 8).

    Cela, naturellement, ne saurait être établi. L'examen successif des dix épîtres de Paul reconnues par Marcion – Galates, 1 et 2 Corinthiens, Romains, 1 et 2 Thessaloniciens, Éphésiens (dont Marion a modifié le titre en retenant celui de Lettre aux Laodicéens), Colossiens, Philippiens, Philémon – permet à Tertullien, parfois lassé d'avoir à faire les mêmes observations et de reprendre contre son adversaire les mêmes arguments, d'établir que le Dieu professé par Paul est bien celui de la Loi et des Prophètes, le Dieu révélé dans l'Ancien Testament, et non cet «autre dieu» imaginé par lui, antithèse du Dieu créateur réputé méchant. L'activité de faussaire déployée par Marcion aura donc été vaine et ne sera pas parvenu à masquer la vérité qui éclate, en dépit de tous ses efforts, aussi bien dans son évangile adultéré que dans son apostolicon mutilé : le Dieu de l'Ancien Testament est bien le même que celui de Jésus-Christ et de l'apôtre Paul, celui que professe aussi l'Église issue des apôtres en reconnaissant les Écritures juives que rejette Marcion et en y découvrant l'annonce et les figures des réalités néo-testamentaires.
    Au moment où s'achève l'édition de ce long et important traité de Tertullien, il nous est agréable d'exprimer notre reconnaissance au professeur René Braun, professeur honoraire de langue et littérature latines à l'Université de Nice, et au professeur Claudio Moreschini, directeur de l'Istituto di Filologia latina à l'Université de Pise. Après avoir réalisé seul l'édition des trois premiers livres (SC 365, 368, 399), R. Braun a pu bénéficier, pour celle des livres IV et V, de la collaboration de C. Moreschini. Ce dernier a pris en charge l'établissement du texte critique et la rédaction de son apparat, tandis que R. Braun continuait à en assurer la traduction et l'annotation. Ce volume comme le précédent est donc le fruit d'une étroite collaboration. Quand on sait la difficulté d'un auteur comme Tertullien, celle de la langue et du style du Carthaginois, celle aussi d'une argumentation polémique complexe qui met en œuvre, avec une grande habileté, toutes les ressources de la rhétorique, nul doute que pouvoir désormais disposer d'une édition complète du traité Contre Marcion ne comble l'attente de beaucoup de chercheurs. Cette édition s'achève au moment où vient d'être publié en traduction française, aux éditions du Cerf, le Marcion d'Adolf von Harnack (Marcion. L'évangile du Dieu étranger, collection « Patrimoines », Paris 2004), un ouvrage qui fit date. Peut-être cette conjonction sera-t-elle à la source de nouveaux travaux en ce domaine. Elle rappellera en tout cas à beaucoup, historiens du christianisme ou simples chrétiens, combien la tentation fut forte, et cela dès l'origine, de vouloir couper le message chrétien de ses origines juives. Que l'on pense à ce que furent pendant longtemps, dans les milieux catholiques surtout, l'ignorance, voire les préventions, à l'égard de l'Ancien Testament

    (J.-N. Guinot, 2004)

    Jean-Noël Guinot

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