• SC 417

    Anonyme

    Passion de Perpétue et de Félicité
    suivi des Actes

    octobre 1996

    Introduction, texte critique, traduction, commentaire et index par Jacqueline Amat.

     

    Ouvrage publié avec le concours de l'Œuvre d'Orient et du Centre National du Livre.
    ISBN : 9782204053860
    318 pages
    « Je suis chrétienne. » En 203 à Carthage, le récit d’une jeune mère, avant son martyre avec sa servante.

    Présentation

    Le présent volume rassemble, pour la première fois, le texte et la traduction des écrits qui ont maintenu vivante la mémoire des événements survenus à Carthage, sans doute le 7 mars 203, sous Septime-Sévère. De fait, le martyre de Perpétue, de Félicité et de leurs compagnons a été rapporté par deux récits assez amples, résumés, latins, plus tardifs, plus hagiographiques, mais très diffusés, les Ces textes qui dérivent tous, bien que différemment, de la Passion en latin tirent de celle-ci leur grande densité humaine et chrétienne.
    Bien évidemment, ces documents posent de multiples questions. En même temps, ils offrent un éclairage irremplaçable sur les communautés chrétiennes au temps où la persécution, tout en se durcissant, n’introduit pas encore dans l’Église la redoutable vision entre les « confesseurs » et les « apostats ». Une ferveur marquée par un prophétisme dans l’Esprit, qu’il n’y a nullement à réduire à la déviance montaniste, soulève ces jeunes femmes et ces jeunes hommes – dont la plupart sont catéchumènes – pour qui déclarer ce qu’ils sont, chrétiens, est devenu l’unique aventure qui vaille. Les récits, à leur tour, sont emportés par cette vérité, cette simplicité, cette force. Rien d’étonnant si, même en perdant de leur élan avec les années, ils ont traversé les âges.

     

    Jacqueline Amat, professeur à l’Université Victor-Segalen à Brest a publié Songes et visions. L’au-delà dans la littérature latine tardive, Paris, 1985, ainsi que les Bucoliques de Calpurnius Siculus et l’Éloge de Pison, Paris, 1991.

    Le mot du directeur de Collection

    Avec cette édition de la Passion de Perpétue et de Félicité et des Actes de cette Passion, assurée par Jacqueline Amat, professeur à l'Université de Brest, nous abordons le domaine de l'histoire de l'Église d'Afrique, au tout début du IIIe s., et celui de l'hagiographie. Le récit du martyre des saintes Perpétue et Félicité et de leurs compagnons, à Carthage, en 203, sous l'empereur Septime-Sévère, nous est parvenu en deux versions, l'une latine, l'autre grecque – la première antérieure à la seconde –, qui sont toutes deux publiées ici, avec leur traduction respective et accompagnées d'un abondant commentaire philologique et historique.
    Le lecteur sera sans nul doute sensible à ce témoignage extrêmement vivant et d'une grande densité humaine sur l'existence des communautés chrétiennes d'Afrique soumises à la persécution. Le drame touche de jeunes femmes et de jeunes hommes, des catéchumènes qui, une fois arrêtés, n'hésitent pas à aggraver leur cas en recevant le baptême dans leur prison. Animés d'une foi ardente, ils n'en restent pas moins des êtres de chair, écartelés entre leur volonté inébranlable d'affirmer qu'ils sont chrétiens et leurs affections humaines. Perpétue est la toute jeune mère d'un enfant qu'elle allaite encore et qu'elle obtient de pouvoir garder auprès d'elle dans sa prison ; Félicité est enceinte de huit mois et pourrait pour cette raison bénéficier d'un sursis. L'une appartient à la grande bourgeoisie provinciale et a rang de matrone, l'autre est une jeune esclave. Soutenue dans sa lutte par l'un de ses frères, lui aussi catéchumène, Perpétue doit résister aux pressions exercées par un père tendrement chéri et aimant pour qu'elle se sauve en reniant sa foi. Bref, le récit, à la fois simple et dense, de la Passion de ces jeunes martyrs devrait retenir aujourd'hui encore l'attention d'un large public, comme ce fut le cas dans le passé, ce dont témoignent, dans ce même volume, les Actes rédigés à une époque plus tardive et dans un dessein plus directement hagiographique.

    Jean-Noël Guinot

    Œuvre(s) contenue(s) dans ce volume

    Passion

    Cette Passion latine relate un martyre collectif, celui de de Perpétue, Félicité, Revocatus, Saturninus et Secundulus qui eut lieu à Carthage, probablement en 203, pendant la persécution de Septime Sévère. Le texte qui le raconte, de très peu postérieur à l’événement (Tertullien le cite vers 210 dans le De anima), est l’un des premiers de la littérature latine chrétienne. Il comporte les éléments habituels d’un récit de martyre : captivité, interrogatoire(s), confession de foi du ou des martyrs, exécution. Mais l’un des caractères spécifiques de ce texte est la place des visions (ou songes), celles de Perpétue et celle de Saturus. On a parfois vu une marque de montanisme dans cette importance des visions, mais sans être impossible ce n’est pas nécessaire. La Passion est sans doute due à plusieurs auteurs différents : la préface a un auteur propre, anonyme (qui a rédigé aussi la péroraison) ; le journal de Perpétue est écrit par Perpétue elle-même, comme les historiens l’admettent ; le récit de Saturus a également pour auteur Saturus lui-même, non sans similitudes de style avec Perpétue ; enfin le récit du martyre est d’un témoin oculaire.

    Il existe une autre version très proche de la Passion, rédigée en grec, également éditée et traduite dans ce volume. La coexistence des deux versions a provoqué un ample débat pour savoir laquelle était primitive, le grec comme le latin ayant des défenseurs. Les nombreuses lacunes du grec, entre autres, semblent témoigner en faveur d’une rédaction primitive en latin. Il existe 9 mss de la Passion latine (et au moins deux mss perdus), et un seul ms. de la Passion grecque, tous entre le Xe et le XIIe siècle environ.

     

    Préface : l’œuvre de l’Esprit qui suscite aujourd'hui encore prophéties et visions. Arrestation d’un groupe de catéchumènes ; introduction au récit de Perpétue.

    Récit de Perpétue. Tentatives du père de Perpétue pour la faire renoncer à confesser sa foi chrétienne. Ils reçoivent le baptême. épreuve de l’incarcération et solidarité des prisonniers ; Perpétue peut nourrir son tout jeune fils et obtient qu’il reste avec elle en prison. Première vision : l’échelle. Nouvelle tentative du père ; Interrogatoire des prisonniers, condamnés aux bêtes. Le père de Perpétue garde l’enfant ; fin de l’allaitement. Nouvelles visions : Dinocrate, le jeune frère décédé de Perpétue, en souffrance puis délivré. Bienveillance du sous-officier Pudens chargé de la prison. Nouvelle vision la veille du martyre : Perpétue sortira victorieuse du combat.

    Récit de Saturus. Sa vision de la victoire finale et de l’arrivée dans l’au-delà lumineux.

    Félicité accouche prématurément en prison. Dernier repas, exhortations. Récit du martyre lors de jeux à l’amphithéâtre. Sérénité des martyrs. Chacun meurt comme il le souhaitait. Cruauté de la foule. Gloire des martyrs.

    Actes

    Les Actes sont une sorte de récit abrégé de la Passion. Ils ont été, du coup, beaucoup plus recopiés. Leur rédaction est tardive, sans doute pas avant le Ve siècle, mais ils ont pu avoir accès à une autre source que la Passion, car ils proposent une autre datation du martyre (plus tardive et erronée), donnent certaines précisions sur les martyrs et surtout une version plus développée de l’interrogatoire des prévenus, signe peut-être que le rédacteur a eu accès à un compte rendu de l’époque. Les autres modifications semblent plutôt des arrangements hagiographiques tardifs (introduction du mari de Perpétue, mystérieusement absent de la Passion). Les visions, si importantes dans la Passion, sont presque escamotées ici. Perpétue, personnage central de la Passion, tient moins de place ici, et les autres martyrs un peu plus.

    Les Actes nous sont parvenus en deux rédactions (latines toutes deux), la version II semblant dépendre de la I. Les manuscrits sont nombreux – au moins 76 recensés pour la version I, 13 pour la version II – et parfois plus anciens que pour la Passion (l’un, de la version II, date du VIIIe-IXe siècle).

    Lors d’une persécution, dans la cité des Tuburbitains, on arrête un groupe de chrétiens et on leur enjoint de sacrifier ; ils refusent. Le père de Perpétue essaie vainement de la faire changer d’avis. Prière des prisonniers ; vision de Perpétue : l’échelle. Comparution devant le proconsul, qui insiste pour les faire changer d’avis, sépare hommes et femmes. Intervention de la famille de Perpétue ; cette dernière reste inflexible à tous les arguments. Condamnation de tous aux bêtes. Félicité accouche. Le martyre : chacun est livré à des bêtes différentes.

    Extrait(s)

    Passion 3, 6-9 (SC 417, p. 109-113)

    Quelques jours après nous sommes mis en prison ; et j’eus peur parce que je n’avais jamais connu de pareilles ténèbres. O jour de terreur ! Une chaleur étouffante à cause de la foule, les menaces des soldats. Par-dessus tout, je me consumais d’inquiétude pour mon enfant resté là-bas. Alors Tertius et Pomponius, les diacres bénis qui veillaient sur nous, obtinrent, moyennant récompense, qu’on nous laissât aller quelques heures dans un meilleur endroit de la prison, pour que nous puissions reprendre des forces. Alors, en sortant de la prison, chacun était libre de vaquer à ses occupations : pour moi, j’allaitais mon enfant déjà à demi-mort de faim. Inquiète pour lui, j’en parlais à ma mère et je tentais de réconforter mon frère, je leur recommandais mon fils ; je me consumais de chagrin parce que je les avais vus se consumer par souci de moi. Telles furent les inquiétudes que je supportai pendant bien des jours ; et puis j’obtins que mon enfant restât avec moi en prison ; et aussitôt j’allai mieux, je fus soulagée de la peine et de l’inquiétude que me causait mon enfant et sur le champ la prison devint pour moi un palais.

    Passion 6, 1-8 (SC 417, p. 123-127)

    1. Un autre jour, comme nous étions en train de déjeuner, on nous emmena brusquement en toute hâte pour nous interroger. Et nous arrivâmes au forum. Aussitôt le bruit en courut dans les quartiers voisins du forum et une foule immense se rassembla. 2. Nous montâmes sur l’estrade. Interrogés, tous les autres confessèrent leur foi. On en vint alors à moi. Et mon père se montra sur le champ avec mon fils, me tira au bas des marches, en disant : « Sacrifie, aie pitié de ton jeune enfant. » 3. Et le procurateur Hilarianus, qui avait alors reçu le droit de glaive, en lieu et place du défunt Minucius Timinianus, me dit : « Épargne les cheveux blancs de ton père, épargne ton enfant en bas âge. Offre le sacrifice pour le salut des empereurs ! » 4. Et moi je répondis : « Non, je ne le ferais pas. » « Tu es chrétienne ? » me dit Hilarianus. Et moi je répondis : « Oui, je le suis. »
    5. Comme mon père restait debout pour tenter de provoquer ma chute, Hilarianus donna l’ordre de le repousser et il reçut un coup de verge. Le triste sort de mon père me fit mal, comme si c’était moi qui avais été frappée : ainsi je souffrais de voir le malheur de sa vieillesse. 6. Alors le juge prononce notre sentence à tous et nous condamne aux bêtes ; et tout joyeux nous redescendîmes à la prison. 7. Alors, comme mon enfant avait l’habitude de recevoir le sein et de rester avec moi dans la prison, j’envoie aussitôt le diacre Pomponius trouver mon père pour demander l’enfant. 8. Mais mon père refusa de le donner. Et, selon la volonté de pieu, lui n’eut plus envie de prendre le sein et il n’en résulta pour moi aucune inflammation, de sorte que je n’avais plus pour me tourmenter ni inquiétude de mon enfant ni douleur de mes seins.

    Actes version I, IX (SC 417, p. 289)

    Lorsqu’arriva le jour de l’anniversaire de César, une foule immense se rassemblait dans l’amphithéâtre pour assister à ce spectacle. Alors le proconsul s’avança et ordonna de les conduire à l’amphithéâtre. Félicité aussi suivait leur marche, elle que l’on menait du sang de la chair au sang du salut, de la sage-femme au glaive, et qui au sortir du bain de l’accouchement mérita d’avoir pour bain des flots de sang. Sous les clameurs de la foule, ils furent placés au milieu de l’amphithéâtre, nus, les mains liées derrière le dos ; on lâcha diverses bêtes fauves, Saturus et Perpétue furent dévorés par les lions. Saturninus, mis en pièces par les ours, fut achevé d’un coup de glaive. Revocatus et Félicité mirent un terme à leur glorieux combat par des léopards.

     

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