• SC 409

    Hugues de Balma

    Théologie mystique, tome II

    mars 1996

    Texte latin, traduction, notes et index de Francis Ruello. — Introduction et apparat critiques de Jeanne Barbet.

    Ouvrage publié avec le concours du Centre National de la Recherche Scientifique.
    Révision assurée par Marie-Gabrielle GuérardBernard de Vregille.
    ISBN : 9782204052771
    262 pages

    Un chemin spirituel en trois étapes, tracé par un chartreux au 13e siècle.

    Présentation

    Hugues de Balma, qui fut prieur de la chartreuse de Meyriat en Bugey de 1289 à 1304, a voulu, dans sa Theologia mystica, rappeler à leur vocation contemplative les religieux, et d'abord ses frères chartreux, qui risquaient de se contenter d'une science de Dieu trop inspirée par la sagesse humaine : la sagesse à laquelle ils étaient appelés, c'était la « théologie mystique », et le chemin qui y conduisait pouvait être décrit.
    L'itinéraire comporte trois « voies » qui se préparent l'une l'autre et souvent se compénètrent : la « voie purgative » est de contrition et d'humble action de grâces ; la « voie illuminative », déjà éclairée par le don d'intelligence, fait découvrir, par-delà le créé et à travers la lettre de l'Écriture, spécialement les demandes du Pater, l'attrait des réalités divines, ce qui stimule l'amour ; la « voie unitive » révèle à l'expérience de l'âme aimante et totalement détachée d'elle-même l'inexprimable sainteté de Dieu, pour autant que la chose est possible ici-bas : n'est-ce pas déjà, Hugues le croit et son opinion sera discutée, un amour au-delà de toute connaissance ?
    Hugues s'étend longuement sur les « industries » et les aspirations qui s'offrent à l'âme aimante pour progresser et se laisser conduire par ce chemin au bout duquel il n'y a plus de chemin. Il s'agit d'un texte riche et difficile, qui en appelle à l'enseignement élevé de « Denys l'Aréopagite », mais où est partout présente, sous le vocabulaire et les exposés plus techniques, l'expérience fervente et entraînante d'un authentique fils de saint Bruno.

    Jeanne Barbet et Francis Ruello, tous deux spécialistes de l'histoire de la théologie médiévale, ont pratiqué cette discipline à l'École des hautes études (Ve Section, sciences religieuses).
    Jeanne Barbet a édité entre autres, les Commentaires du Cantique des Cantiques de Thomas Gallus et l'Expositio de Jean Scot sur la Hiérarchie céleste de Denys l'Aréopagite.
    Francis Ruello a consacré de nombreux travaux à Albert le Grand, Thomas d'Aquin et Jean de Ripa ; il a rédigé, de 1971 à 1994, le Bulletin critique des idées médiévales publié par les Recherches de science religieuse. L'un et l'autre ont collaboré à l'édition du Tractatus de mystica theologia du chartreux Nicolas Kempf.

    Le mot du directeur de Collection

    Quoi qu'en dise l'auteur à la fin de son ouvrage : « J'ai voulu écrire ce livre pour que les moins experts dirigent leurs voies en cette sagesse par une route consolidée, sachant qu'elle est très rapidement trouvée », ce n'est pas sans effort que l'on entre dans cet ouvrage, qui est une invitation à l'expérience mystique, à la vie contemplative, celle d'un chartreux, au-delà de cette connaissance de Dieu qui relève de la sagesse humaine et de l'exercice de la raison. L'itinéraire, décrit dans cette troisième partie de l'ouvrage, intitulée « la voie unitive », après les étapes parcourues dans les deux premières parties, « la voie purgative » et « la voie illuminative », est celui de l'union mystique à Dieu, dans un amour au-delà de toute connaissance, ou plutôt dans un amour qui est connaissance immédiate. Hugues de Balma, à la suite du Pseudo-Denys, « enseigne à atteindre la connaissance immédiate, non par le miroir des créatures, ni par l'investigation de l'esprit ou l'exercice de l'intellect, mais par les aspirations enflammées de l'amour unitif. Par elles, alors que nous vivons encore dans la misère, nous goûtons à l'avance, infailliblement, non seulement que Dieu existe, mais encore qu'il est Dieu lui-même, très bienheureux, principe, origine de toute béatitude. Cette connaissance immédiate dépasse la connaissance de la raison... Elle dévoile les choses cachées et elle explique les choses secrètes. Elle ne fait pas tendre celui qui aime vers les choses humaines et terrestres, mais plutôt, élevé au-dessus de lui-même, se livrer immédiatement aux enseignements divins et célestes » (Vie Unitive, 30). Sur ce chemin de l'expérience mystique, Hugues de Balma avance en s'appuyant sur le secours de la prière, celle qu'il adresse à la « Sagesse éternelle et incréée » (Vie Unitive, 29), aux esprits angéliques et aux saints bienheureux, qui brûlent de l'amour de Dieu et dont il espère l'assistance (Vie Unitive, 60-62), une prière qui serait « une très chaste affection » par laquelle « l'esprit désire être uni à l'époux à cause de lui-même » (Vie Unitive, 73), une prière qui tout naturellement s'exprime par la prière vocale de l'office cartusien, qui, par son ordonnance et sa régularité, évite sans doute à l'âme de s'égarer dans une spiritualité un peu vague (Vie Unitive, 81).
    Préparé, comme le précédent, par Francis Ruello et Jeanne Barbet, le manuscrit de ce second tome a été suivi conjointement par le Père de Vregille et M.-G. Guérard.

    Jean-Noël Guinot

    Œuvre(s) contenue(s) dans ce volume

    Theologia mystica

    La Theologia Mystica a été le plus souvent imprimée parmi les Opera de saint Bonaventure, avant d’être attribuée à Hugues de Balma de Dorche, prieur de la chartreuse de Meyriat, dans l’Ain, qui l’aurait composée vers la fin du XIIIe siècle. On se demande s’il connut tout ou partie des œuvres des maîtres de la scolastique, Albert le Grand, Robert Grossetête, Bonaventure et Thomas d’Aquin. Il fut en tout cas initié aux méthodes universitaires de la disputatio.

    L’auteur oppose « sagesse humaine » et « vraie sagesse ». La vraie sagesse, ou « théologie mystique », est celle des âmes aimantes que leurs désirs soulèvent vers Dieu et la Jérusalem céleste, au-dessus de toute raison et de tout intellect, alors même qu’elles habitent un corps terrestre, et elle se définit comme l’extension vers Dieu par le désir de l’amour, selon l’enseignement de Paul et de son disciple Denys l’Aréopagite, dont Hugues de Balma connaît la Théologie mystique. Cette sagesse, ni les philosophes, ni les maîtres séculiers ne peuvent l’appréhender, mais trois voies y donnent accès.

    Par la voie purgative, l’esprit est disposé à apprendre la vraie sagesse ; par la voie illuminative, qui implique la réflexion, il s’enflamme d’amour ; dans la voie unitive, il est dirigé vers les hauteurs par Dieu seul, au-dessus de tout intellect, de toute raison et de toute intelligence, sans connaissance préalable ou concomitante. Pour Hugues de Balma, l’aspiration vers Dieu est une « perception expérimentale », et c’est l’affectivité qui est primordiale. La mystique, selon lui, est « un entretien secret divin de l’esprit préparé par l’ardeur de l’amour avec le Christ son bien-aimé, dans la langue des affections ». L’âme expérimente donc qu’elle est élevée, chaque fois qu’elle le veut, au-dessus d’elle-même par l’amour seul.

    Les trois voies correspondent aux trois ordres de la hiérarchie angélique supérieure, trônes (purifier l’âme), chérubins (« plénitude de science ») et séraphins (« ardent »), selon la doctrine de Denys l’Aréopagite transmise par Thomas de Verceil. En effet, pour Hugues de Balma, qui cite le Cantique des cantiques, Dieu est tout entier désirable, mais pas tout entier compréhensible. Dans la voie purgative, le commençant demande par la prière la grâce et la miséricorde de Dieu. Dans la voie illuminative, l’âme purifiée est prête à recevoir le rayon divin, qui apparaît dans l’Écriture (par le sens anagogique), dans l’esprit (qui médite sur les réalités supracélestes) et lors du « rapt » (contemplation de Dieu face à face). La voie unitive suppose le désir de l’amour et elle s’adresse au Christ (Ct). C’est la prière de l’Église à « la Sagesse incréée qui est le Fils de Dieu et dont l’éternelle sortie a fait apparaître l’émanation de la bonté du Père ». Toute âme doit aspirer à l’union avec l’Époux, tout esprit rationnel doit désirer cette union comme sa béatitude propre.

    Hugues de Balma oppose deux modes de connaissance selon la double puissance naturelle d’atteindre Dieu : l’intellect ou puissance de connaître, l’affectivité ou puissance d’aimer. L’intellect appréhende que Dieu est la vérité suprême, et l’affectivité, qu’il est la bonté suprême. La puissance de connaître s’exerce par la contemplation (figure de Rachel), la puissance d’aimer, par « l’ardeur de l’amour » (figure de Marie). La voie d’amour ou de perfection est supérieure à la contemplation. On l’atteint de deux manières, l’une scolastique et commune, l’autre mystique et secrète.

    Hugues de Balma réfute donc en sa Quaestio difficilis les objections de ceux qui s’opposent à l’idée qu’il défend selon laquelle l’âme peut, sans connaissance réflexive préalable, s’élever vers Dieu. Il contribue à la réflexion sur les rapports entre théologie spéculative et théologie mystique.

    Extrait(s)

    Extrait 1

    32. « En cet ouvrage que j’écris pour mettre en lumière la Théologie mystique du bienheureux Denys, j’ai l’intention d’exposer la partie théorique qu’elle inclut, de dire comment l’âme s’attache à son Créateur et lui est unie de cœur plus efficacement comme au bien-aimé le plus doux. Les mots de cette Théologie sont très réduits en nombre, mais la pensée en est infinie, comme la suite le montrera, car en cette sagesse unitive l’union extensive de l’esprit qui désire atteindre son bien-aimé s’accroît de son don gratuit, non à partir de ce qui à l’extérieur est écrit dans le livre, mais de ce qui est perçu à l’intérieur.

    33. Le style de ce livre et de cette œuvre est purement et absolument anagogique – si ce n’est que parfois, en passant, il se met au niveau de certaines choses pour expliquer plus clairement le sens anagogique – afin que seuls ceux qui aiment purement perçoivent en eux cette suprême sagesse unitive et qu’au plan de l’intellect et de l’affectivité elle ne soit aucunement perçue par les sages du monde ou par ceux qui aiment les choses du monde. » (p. 55-57)

    Extrait 2

    101.  La Sagesse incréée voulut donc se réserver à elle seule l’enseignement de cette magnifique sagesse, afin que toute créature mortelle sache qu’il existe au ciel un docteur qui par des instigations célestes et les rayons de sa clarté montre aux étudiants qu’il a choisis la seule vraie sagesse.
    102.  La deuxième raison est de réfuter tous les sages du monde, puisqu’une simple vieille femme ou un simple berger pourrait réussir parfaitement l’ascension de cette sagesse, à condition de s’y préparer comme on l’a dit. Nulle science de la nature, nulle industrie mortelle ne le conçoivent.
    103.  Le livre de la Sagesse fournit la troisième raison :
    « Elle a mis sous ses pieds par sa puissance les cous des superbes et des gens haut placés. » En effet, quelque brillant et honorable que soit un clerc par rapport aux autres, il n’atteint pas les franges de cette sagesse qui, élevée au-dessus de tout esprit, ne lui est connue que s’il se prépare à la voie unitive par la voie d’enfance. (p. 161-163)

    Errata

    Page Localisation Texte concerné Correction Remarques
    163 n. 1 la Vulgate forte la Vulgate orte  
    233 l. 17 les parfaits. les parfaitsb.  
    233 l. 19 puissace puissance  
    233 l. 19 en hautb. en hautc.  
    240 Titre INDEX VERBORUM INDEX SCRIPTURAIRE  

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