• SC 33 bis

    Anonyme

    À Diognète

    décembre 1965

    Introduction, édition critique, traduction et commentaire par Henri-Irénée Marrou.

    Ouvrage publié avec le concours du Centre National de la Recherche Scientifique et de l'Œuvre d'Orient.
    Deuxième édition (remplace le n° 33 paru en 1951)
    ISBN : 9782204058209
    290 pages
    Indisponible chez notre éditeur
    « Les chrétiens sont au monde ce que l’âme est au corps » : une exhortation d’une étonnante actualité.

    Présentation

    Il y eut un moment au IIe siècle, où les chrétiens, ayant dans l'ombre authentifié leurs Écritures fondatrices et constitué leurs communautés, s'enhardirent à « rendre raison [apologian] de leur espérance » (I Pierre 3, 15) à tous ceux qui le leur réclamaient, juifs et païens. C'est le grand moment des apologistes, eux qui inaugurèrent avec bonheur un genre littéraire qui marquera à jamais la littérature chrétienne. Parmi toutes les apologies de cette époque l'Épître à Diognète apparaît à la fois comme la plus mystérieuse et la plus brillante. Elle n'a jamais été citée jusqu'à la fin du Moyen Âge. Le nom de l'auteur reste un secret scellé. L'unique manuscrit a brûlé dans l'incendie de Strasbourg en 1870. Mais dès l'édition princeps d'Henri Estienne, en 1592, elle suscite un intérêt sans cesse renouvelé ; on en compte depuis lors près de soixante-dix éditions ou réimpressions, totales ou partielles. C'est qu'il y a là un témoignage unique, par la force et la limpidité de la conviction qui l'anime, sur la nouveauté récurrente du christianisme. Qui n'en connaît au moins la phrase : « En un mot, ce que l'âme est dans le corps, les chrétiens le sont dans le monde » ?

    Due à Henri-Irénée Marrou (1904-1977), cette édition, plusieurs fois réimprimée, a fait date. Nul autre que l'éminent historien de l'Antiquité tardive et chrétienne, de surcroît si attentif aux questionnements de notre temps, n'était le mieux à même de rendre l'éclatante jeunesse de cette apologie qui l'a marqué dès le début de sa carrière (voir les Fondements d'une culture chrétienne, de 1934).

    Le mot du directeur de Collection

    L'Épître à Diognète (SC 33 bis), éditée une première fois par Henri Irénée Marrou, en 1951, avait fait l'objet d'une seconde édition, revue et augmentée, en 1965. C'est cette seconde édition qui vient d'être réimprimée pour la deuxième fois en moins de dix ans, faisant de cette brève mais brillante apologie du christianisme un « classique » de la Collection.

    L'intérêt que n'a cessé de susciter ce texte depuis l'édition princeps d'Henri Estienne, en 1592, ne se dément pas. Il n'est pas dû seulement au mystère qui l'entoure, du fait que son auteur est demeuré anonyme, que la date de sa composition reste incertaine et que le seul manuscrit à le faire connaître a disparu dans l'incendie de la bibliothèque de Strasbourg en 1870. Pauvre manuscrit, dont H.-I. Marrou retrace l'histoire mouvementée, depuis sa découverte à Constantinople, au début du XVe siècle, dans une poissonnerie où il servait de papier d'emballage, et son achat par un jeune clerc latin, Thomas d'Arezzo, jusqu'à son arrivée à la bibliothèque municipale de Strasbourg où l'artillerie prussienne mit un terme définitif à sa carrière ! L'intérêt de ce court écrit apologétique tient à la manière dont son auteur expose au païen Diognète, curieux d'en savoir davantage sur la religion des chrétiens, la nouveauté radicale du christianisme. En relisant aujourd'hui ces pages, qui définissent un idéal de vie chrétienne au moins autant qu'elles décrivent la vie des premières communautés, beaucoup de chrétiens, peut-être moins curieux que Diognète, pourront être surpris de découvrir la responsabilité qu'entraîne leur adhésion au Christ. Sans se distinguer des autres hommes, ils ont pourtant à être « l'âme du monde » :

    « Car les chrétiens ne se distinguent des autres hommes ni par le pays, ni par le langage, ni par les vêtements. Ils n'habitent pas de villes qui leur soient propres, ils ne se servent pas de quelque dialecte extraordinaire, leur genre de vie n'a rien de singulier. (...) Ils résident chacun dans sa propre patrie, mais comme des étrangers domiciliés. Ils s'acquittent de tous leurs devoirs de citoyens, et supportent toutes les charges comme des étrangers. (...) Ils se marient comme tout le monde, ils ont des enfants, mais ils n'abandonnent pas leurs nouveau-nés. (...) Ils sont dans la chair, mais ne vivent pas selon la chair. Ils passent leur vie sur la terre, mais sont citoyens du ciel. Ils obéissent aux lois établies et leur manière de vivre l'emporte en perfection sur les lois. (...) En un mot, ce que l'âme est dans le corps, les chrétiens le sont dans le monde. L'âme est répandue dans tous les membres du corps comme les chrétiens dans les cités du monde. »

    Jean-Noël Guinot

    Œuvre(s) contenue(s) dans ce volume

    Epistula ad Diognetum

    La Lettre à Diognète est un paradoxe. Depuis son editio princeps en 1592, le texte a été réédité, intégralement ou partiellement, pas moins de soixante-cinq fois. Pourtant, la littérature patristique et byzantine n’en dit pas un mot. Nous ne savons que ce qui nous a été transmis par un unique manuscrit, un florilège du XIIIe siècle contenant des écrits pseudo-justiniens, découvert en très mauvais état à Constantinople vers 1436, dans une poissonnerie où il servait de papier d'emballage, acheté par un jeune clerc latin, Thomas d'Arezzo, et détruit en 1870 dans un bombardement de Strasbourg. Trois collations en ont été effectuées et publiées au XVIe siècle, ainsi qu’une quatrième au XIXe siècle. Via ces collations, nous savons que ce manuscrit a été copié sur une « très vieille copie », probablement elle-même copiée sur un florilège manuscrit du VIe ou du VIIe siècle, contenant lui aussi des écrits pseudo-justiniens.

    L’auteur de la Lettre à Diognète est inconnu. L’écrit a été attribué à Justin de Naplouse, mais sans certitude. La datation du texte entre les années 120 et 200 n’est aujourd’hui plus discutée, ce qui en fait l’une des plus anciennes œuvres apologétiques chrétiennes connues.

     

    L’œuvre se présente comme une réponse aux questions d’un certain Diognète, dont nous ne savons pas s’il est un personnage réel ou une fiction littéraire. Brève – elle occupe les pages 52 à 85 du volume, elle s’articule en trois temps : une apologie contre les païens et les juifs ; la place des chrétiens dans le monde ; une initiation à la foi chrétienne. La partie apologétique du texte, violente et sans grande originalité, est vue par l’auteur comme un passage obligé. Il conclut volontiers ses arguments par « voilà qui suffit » ou « j’en ai bien assez dit ». L’originalité de l’épître, comme le soulignait une glose marginale du manuscrit, réside dans le cœur du texte, consacrée à la place des chrétiens qui doivent être « l’âme du monde », à la nouveauté radicale du christianisme. Les chrétiens n’ont pas vocation à vivre à part. Au contraire, ils participent activement à la vie politique et économique de leur temps. En effet, ils sont dans un rapport d’interdépendance avec le monde : le monde leur est utile, certes, notamment parce que ce qu’ils y vivent les fait progresser en sainteté, mais ils sont aussi utiles à celui-ci. La partie consacrée à l’initiation à la foi chrétienne est plus courte, mais elle insiste sur le caractère surnaturel de la foi chrétienne, qui vient de Dieu par la révélation. La philosophie est présentée comme impuissante à parvenir à la connaissance du divin.

    Extrait(s)

    p. 65-67

    [L’âme du monde]

    VI. En un mot, ce que l’âme est dans le corps, les Chrétiens le sont dans le monde. L’âme est répandue dans tous les membres du corps comme les Chrétiens dans les cités du monde. 3. L’âme habite dans le corps et pourtant elle n’est pas du corps, comme les Chrétiens habitent dans le monde mais ne sont pas du monde. 4. Invisible, l’âme est retenue prisonnière dans un corps visible : ainsi les Chrétiens, on voit bien qu’ils sont dans le monde, mais le culte qu’ils rendent à Dieu demeure invisible. 5. La chair déteste l’âme et lui fait la guerre, sans en avoir reçu de tort, parce qu’elle l’empêche de jouir des plaisirs : de même le monde déteste les Chrétiens qui ne lui font aucun tort, parce qu’ils s’opposent à ses plaisirs. 6. L’âme aime cette chair qui la déteste, et ses membres, comme les Chrétiens aiment ceux qui les détestent. 7. L’âme est enfermée dans le corps : c’est elle pourtant qui maintient le corps ; les Chrétiens sont comme détenus dans la prison du monde : ce sont eux pourtant qui maintiennent le monde. 8. Immortelle, l’âme habite une tente mortelle : ainsi les Chrétiens campent dans le corruptible, en attendant l’incorruptibilité céleste. 9. L’âme devient meilleure en se mortifiant par la faim et la soif : persécutés, les Chrétiens de jour en jour se multiplient toujours plus. Si noble est le poste que Dieu leur a assigné, qu’il ne leur est pas permis de déserter.