• SC 142

    Anonyme

    Vie des Pères du Jura

    Série des Textes Monastiques d'Occident XXVI
    décembre 1968

    Introduction, texte critique, lexique, traduction et notes par François Martine.

    Ouvrage publié avec le concours du Centre National de la Recherche Scientifique.
    Réimpression de la première édition revue et augmentée (2004)
    ISBN : 9782204076777
    534 pages
    Les débuts du monachisme dans le « désert » du Jura, à travers la vie de trois moines, au tournant des 5e et 6e siècles.

    Présentation

    Quarante ans après la mort de saint Martin, soixante-dix ans avant les débuts de saint Benoît, une expérience monastique originale fut tentée dans le « désert » du Jura par deux frères, Romain et Lupicin. Les « institutions » jurassiennes, inspirées de celles de Provence, relais de l’Orient, mais adaptées au « tempérament gaulois » et à la rudesse du climat, atteignirent leur perfection sous le troisième des « Pères du Jura », saint Oyend, mort entre 512 et 514. Peu après la mort de ce saint, un de ses disciples, son confident, a raconté avec autant d’art que de ferveur, en un harmonieux triptyque, la vie des trois Pères. La valeur littéraire de cette œuvre, « fondamentale pour l’ancien monachisme en France » (P. Antin), ajoute à son vif intérêt historique et spirituel. Les souvenirs de l’auteur, complétant ceux des anciens, fournissent à la narration mille traits vécus illustrant les aspects les plus variés de l’histoire des Ve et VIe siècles, de la Gaule romaine au royaume burgonde. La spiritualité monastique s’y trouve discrètement enseignée à travers les portraits contrastés des trois Pères, l’austérité laissant toujours place à la sagesse et aux gestes de délicate charité.

    Francois Martine, professeur de lettres classiques au Lycée Ampère de Lyon, décédé en juillet 2003, a consacré le meilleur de son érudition et de ses dons de traducteur à la présentation des Pères du Jura qui lui étaient chers.

    Le mot du directeur de Collection

    On doit à un auteur anonyme – probablement le moine Viventiole de Condat (Saint-Claude) devenu évêque de Lyon, au plus tard en 515 – le récit de la vie des trois moines qui, quarante ans après la mort de saint Martin, furent les initiateurs d'une expérience monastique originale dans le « désert » du Jura : les deux frères, saint Romain et saint Lupicin, et saint Oyend qui leur succéda comme abbé à la tête du monastère de Condadisco (Condat). Il revient à Oyend d'avoir donné au monastère son plein épanouissement et d'avoir mis au point une Règle qui s'inspire de celles de Lérins et des monastères provençaux fondés par Jean Cassien. Ces trois Vies, outre leur valeur littéraire et leur intérêt documentaire, tant pour l'histoire locale que pour celle du royaume burgonde – Lupicin n'hésita pas à rencontrer le roi Hilpéric (Chilpéric) pour réclamer la liberté de pauvres gens injustement réduits en esclavage –, sont donc un témoignage de première importance pour l'histoire du monachisme en Gaule et son expansion, depuis les fondations de saint Martin de Tours, puis celles saint Honorat à Lérins et de Jean Cassien à Marseille.
    On trouvera à la fin de cette réimpression, outre la liste habituelle d'additions et de corrections, une annexe due au Père B. de Vregille, qui apporte d'utiles compléments bibliographiques et historiques à la déjà très riche édition de F. Martine, récemment disparu.

    Jean-Noël Guinot

    Œuvre(s) contenue(s) dans ce volume

    L’authenticité de la Vie des Pères du Jura, transmise sans nom d’auteur, a plus d’une fois été discutée. À la fin du XIXe siècle, B. Krusch a vigoureusement défendu l’idée selon laquelle le recueil serait l’œuvre d’un falsificateur carolingien qui aurait prétendu être contemporain de saint Oyend (deuxième moitié du Ve siècle/début du VIe siècle) et se serait trahi par son style, son ignorance et des allusions à des usages ou des auteurs postérieurs à l’époque il prétendait avoir écrit. Cette thèse est aujourd’hui rejetée. Mais l’auteur a bien vécu auprès du troisième saint dont il rédige une Vita, son identité est incertaine. D’après ce qu’il dit de lui, nous pouvons dresser le portrait-robot d’un prêtre, écrivain expérimenté et reconnu pour son autorité en matière de culture monastique. La date de rédaction des trois vies du recueil est estimée entre 512 et 515 dans l’annexe de l’édition réimprimée avec révisions et corrections. L’auteur pourrait être Viventiole, élu évêque de Lyon en 515.

    L’histoire du texte est complexe. Cela tient entre autres au fait que, dès la fin du Xe siècle, la troisième partie de l’ouvrage, la Vita Eugendi (Vie de saint Oyend), a été copiée séparément puis incorporée à des légendiers ayant connu une large diffusion. En outre, les éditions réalisées jusqu’au présent volume se sont basées sur trois manuscrits, dont deux ont disparu, non sans avoir été toutefois collationnés en détail. Deux livres liturgiques en usage à l’abbaye de Saint-Claude transmettent également des parties du texte. En s’appuyant sur cet exemple, ce volume donne une édition critique entièrement révisée par rapport à celle de B. Krusch.

     

    La Vita comporte le récit de la vie des trois moines qui, quarante ans après la mort de saint Martin, furent les initiateurs d'une expérience monastique originale dans le « désert » du Jura : les deux frères, saint Romain et saint Lupicin, et saint Oyend qui leur succéda comme abbé à la tête du monastère de Condadisco (Condat). Il revient à Oyend d'avoir donné au monastère son plein épanouissement et d'avoir mis au point une Règle qui s'inspire de celles de Lérins et des monastères provençaux fondés par Jean Cassien. Outre leur valeur littéraire et leur intérêt documentaire, pour l'histoire locale comme pour celle du royaume burgonde – Lupicin n'hésita pas à rencontrer le roi Chilpéric pour réclamer la liberté de pauvres gens injustement réduits en esclavage –, ces trois Vies sont un témoignage de première importance pour l'histoire du monachisme en Gaule et son expansion, depuis les fondations de saint Martin de Tours, puis celles de saint Honorat à Lérins et de Jean Cassien à Marseille.

    Le triptyque est en quelque sorte mis dans le prologue sous le patronage de la Trinité divine. Si la composition de l’ouvrage établit une certaine unité entre les trois vies et la matérialise par le monastère de Condat, dont Romain et Lupicin furent les fondateurs, chacune présente son caractère propre. La Vie de Romain est entremêlée d’éléments sur le monastère et son histoire. Celle de Lupicin met en avant la forte personnalité du moine. Oyend, quant à lui, est bien connu de l’auteur, qui a vécu à ses côtés. Sa vie dresse donc un portrait plus fouillé, plus nuancé, basé sur le témoignage direct de l’auteur. Tandis que Romain et Lupicin nous sont présentés de l’extérieur, grâce à leurs actes, la vie d’Oyend s’attache davantage à l’âme de son protagoniste. De ce dernier, nous connaissons aussi davantage de faits et gestes, bien plus d’habitudes, que des deux fondateurs du monastère.

    L’ouvrage se différencie des autres récits hagiographiques par la place qu’il accorde au merveilleux. Point ici d’interventions surnaturelles faisant intervenir les objets ou les éléments. Le « merveilleux » est réduit à la thaumaturgie, et encore celle-ci est-elle davantage suggérée que narrée. Cela correspond sans doute aux caractères des saints : Romain, nous dit-on, avait l’habitude de quitter les lieux où il venait d’opérer un miracle avant d’être aperçu ou reconnu. Si Martin utilisait la thaumaturgie pour manifester la puissance de Dieu, les guérisons obtenues par les saints servent ici à témoigner auprès des habitants de cette région peu peuplée de la miséricorde divine. Le diable est également présent dans les trois récits, mais pas sous forme de diableries. Ses actions insidieuses dans les âmes des moines intéressent davantage l’auteur. Action divine et action diabolique s’insèrent dans le cadre de la vie quotidienne, ce qui donne à la Vita une coloration concrète et réelle.

    De sanctis Lupicino atque Romano abbatibus (excerptum e Libro uitae patrum)

    Grégoire de Tours a laissé un récit détaillé sur les saints Romain et Lupicin, donné en annexe du volume. Composé sans doute vers 585-590, cet opuscule offre la substance des faits (fondation du monastère de Condadisco, développement et essaimage), l’indication du lieu de sépulture des deux fondateurs, ainsi que leur trait de caractère dominant et plusieurs épisodes de leur vie. Ce texte est indépendant de la Vie des Pères du Jura.

    Extrait(s)

    (Vie de saint Oyend, 125, p. 173-175)

    Dès la fin de la même année, Oyend fut offert au saint Père Romain – offert comme le fut autrefois Samuel, non cependant pour assurer la garde d'un temple figuratif, mais plutôt pour devenir lui-même le temple du Christ. En lui, vraiment, conflua la double profusion de grâces accordée aux bienheureux Abbés qui l'avaient spirituellement emporté hors de sa demeure terrestre, si bien que la génération qui suivit immédiatement celle de ces Abbés hésitait déjà, se demandant si, en Oyend, elle devait plutôt contempler l'image de Lupicin ou celle de Romain.